Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on LinkedInShare on TumblrEmail this to someone
/Par Yuri Andrukhovych, écrivain ukrainien/
/Article paru sur Oukraïnska Pravda le 03 février 2014/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/
Mairie de Kyïv occupé depuis le 1er décembre 2013 et siège des manifestants pour s'informer, se soigner, se restaurer et se reposer. Crédits photo : Petr Shelomovskiy

Mairie de Kyïv occupé depuis le 1er décembre 2013 et siège des manifestants pour s’informer, se soigner, se restaurer et se reposer. Photo © Petr Shelomovskiy

« Un jour, peut-être, vous comprendrez quel devoir important et utile nous étions en train d’accomplir par cet hiver froid de 2014″.

À Kyïv, il fait froid, très froid. Dans les prochains jours, le temps restera impitoyable. Les températures baisseront jusqu’à -29°C.

Tout ce qui sauve les manifestants de Maïdan par ce temps se trouve à l’intérieur d’eux. C’est un fort cocktail de désespoir, d’espoir, de sacrifice et de haine. Oui, la haine est aussi une composante de ce cocktail. La loi morale n’interdit pas de haïr les assassins. Surtout si les assassins sont au pouvoir ou servent ce pouvoir à l’aide de bâtons, de gaz empoisonnant, des grenades plastifiées, des balles en caoutchouc interdites par toutes les conventions possibles, et de vraies balles (depuis le 22 janvier).

Le 22 janvier au matin, on apprenait la mort de deux manifestants tués par balles d’un fusil de sniper policier. Le premier, un Ukrainien d’origine arménienne, avait 20 ans et rêvait d’être acteur. Le second, citoyen de la Biélorussie, était aussi jeune, 26 ans. Un Arménien et un Biélorusse ont donné leurs vies pour la liberté de l’Ukraine. « Une réunion d’extrémistes », vous dites ?

Cependant on ne pourrait se passer de cette « sacrée » « question nationaliste ». Joseph Zissels, un bon ami à moi, président de l’Association des communautés juives de l’Ukraine et vice-président du Congrès Juif Mondial, a récemment publié une tribune concernant « le site Web de Berkout » : depuis quelques semaines le site diffuse des informations antisémites accusant les juifs d’avoir organisé Maïdan. C’est évidemment absurde. Mais ceux qui se tiennent derrière les boucliers et les bâtons en face des manifestants, y croient. On leur impose cette conviction : Maïdan est l’ouvrage des Juifs, donc pas de sentiments, battez-les tous.

Battez-les tous, et ils s’exécutent. Ils battent les femmes, les enfants, les prêtres qui essaient de se mettre entre deux et retarder l’inéluctable échéance sanguinaire. Les « Berkouts » ne se contentent pas de battre, ils torturent, se moquent et rendent handicapés. Ils aiment bien attaquer et arracher les manifestants un par un, et les battre, parfois jusqu’à la mort. Et après les « Berkout » se prennent en photos en se tenant debout sur les têtes de leurs victimes. Et après, fièrement, ils diffusent les photos sur leurs sites et les réseaux sociaux.

On raconte qu’ils sont 3000 en Ukraine. D’après d’autres informations, presque 8000. Pourquoi ces deux chiffres, je ne sais pas. On raconte aussi qu’ils se préparaient depuis longtemps à « mener la guerre » en s’entraînant sur des détenus. Ce sont les « on dit ». Dans d’autres circonstances je n’aurais pas évoqué ces réflexions mais les vidéo preuves des mêmes crimes des bandits berkouts «crèvent l’écran » d’Internet et laissent penser que les « on dit » ne sont pas sans fondements.

La pression de force du pouvoir, son comportement provocateur dirigé ouvertement vers une escalade de la violence, ont rendu impossible le déroulement pacifique des manifestations. Enfin, défendre sa Constitution est le devoir de chaque citoyen. Le 16 janvier, ce régime a brutalement cassé notre Constitution quand, en quelques minutes seulement, en levant les mains, à l’encontre de toutes les procédures de vote, plus de 150 députés de la majorité pro présidentielle ont voté les lois instaurant une véritable dictature. En attendant, l’article 22 de notre Constitution progressiste dit : « Les droits et les libertés constitutionnels sont garantis et ne peuvent être annulés. L’adoption des nouvelles lois et des modifications des lois existantes ne permet pas une quelconque restriction des droits et des libertés existant ».

Tout ce qui sauve les manifestants de Maïdan par ce temps se trouve à l’intérieur d’eux. C’est un fort cocktail de désespoir, d’espoir, de sacrifice et de haine. C’est pour se battre pour ses droits et libertés (violés depuis longtemps par le régime de Viktor Yanoukovitch) que le peuple ukrainien est sorti maintenant. On ne laisse pas d’autre choix à ce peuple. On l’a même écrit dans l’hymne national de ce peuple : « Nous donnerons notre corps et notre âme pour la liberté ». Depuis le 19 janvier il ne manifeste plus pacifiquement. C’est vrai. Mais ne pas résister aujourd’hui voudrait dire que le pays sera transformé, en quelques semaines, en camps de prisonniers à perpétuité.

C’est pourquoi une amie à moi, traductrice de Kierkegaard et Ibsen, prépare des cocktails Molotov, et ses jeunes fils, 19 et 17 ans, étudiants en lettres et linguistiques classiques, jettent les munitions de leur mère vers le rideau de fumée rue Groushevska devant le cabinet des ministres. C’est aussi pourquoi une mamie de Kyïv, 80 ans, amène ses aiguilles de tricot au quartier général des manifestants et les tend au premier venu en disant « Tiens fiston, même si tu ne tues pas la bête, tu la blesseras pour sûr ! »

C’est pourquoi les Krishna se sont munis de battes de base-ball, Hare Krishna !

Nous nous défendons nous-mêmes, nous défendons notre pays, notre avenir, l’avenir de l’Europe. Nos moyens sont différents : les cocktails Molotov, les aiguilles de tricot, les pavés des trottoirs, les battes de base-ball, les textes publiés sur Internet, les photos des événements montrant la vérité au grand jour. D’ailleurs, les « Berkout » tapent les journalistes avec la même violence ainsi que les médecins qui essaient de récupérer et soigner les blessés. Un journaliste avec une caméra ou une tablette est leur ennemi parmi les premiers. Le nombre de journalistes victimes des actes de ce pouvoir dépasse quelques dizaines. Certains ont été blessés par les débris des grenades assourdissantes, d’autres avec les brûlures de gaz, mais le plus souvent avec des balles en caoutchouc. Certains ont perdu la vue, à jamais. Et là, ce ne sont pas les « on dit ». Ce sont les faits.

« Maïdan a besoin de médicaments et de draps en flanelle », demandent les coordinateurs sur les réseaux sociaux (pour mieux comprendre, les draps en flanelle absorbent bien le sang et arrêtent les hémorragies). Alors les habitants de Kyïv amènent les médicaments et les draps. Quelques heures plus tard de nouveaux messages des mêmes coordinateurs « Assez de médicaments, plus de place pour les stocker. Nous avons besoin des vêtements chauds, du pain, du thé et du café ». Alors les habitants de Kyïv amènent tout ce qui peut servir.

Et après, à la tombée de la nuit, des bandits kidnappent un activiste, le torturent jusqu’au matin pour qu’il « dénonce » qui finance Maïdan, quels organismes occidentaux, quel département de quel Etat.

Ils n’arrivent pas à comprendre. Un simple fait ne trouve pas d’emplacement dans leur système de coordonnées mental, le fait que Maïdan se finance par soi-même, par son amour et par sa haine. Ce sont des sources de financement inépuisables.

Je n’ai jamais aimé ma propre patrie autant que cet hiver. J’ai toujours été sceptique, dans la retenue, à propos d’elle. Enfin, j’ai 53 ans et j’ai pris l’habitude d’être moins sensible. Mais ces jours-ci, je vois nos femmes, jeunes et moins jeunes, bien organisées qui trient les médicaments ou autres denrées, nos étudiants hipsters camouflés en kaki avec des casques de hockeyeurs qui se dirigent, sans peur, vers les premières barricades, nos ouvriers et agriculteurs qui montent la garde à l’entrée de Maïdan, nos papis et mamies qui amènent, sans arrêt, des plats chauds, je vois tout ça et j’ai une boule dans la gorge.

Un jour, peut-être, vous comprendrez quel devoir important et utile nous étions en train d’accomplir par cet hiver froid de 2014.


Source: Oukraïnska Pravda

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on LinkedInShare on TumblrEmail this to someone