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/Par Serhiy Rakhmanine, journaliste, rédacteur en chef adjoint de Dzerkalo tyjnia/
/Article paru le 8 août 2014 sur Dzerkalo tyjnia/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Source de l'image : Dzerkalo tyjnia

Source de l’image : Dzerkalo tyjnia

« Y aura-t-il une intervention de Poutine ? », – les autorités ukrainiennes analysent la menace. « Se décidera-t-il ? » – réfléchit la communauté occidentale. À première vue, ces problématiques se ressemblent, mais elles sont tout de même différentes. Le prix de la question et le prix de la réponse les distinguent.

Kyïv doit comprendre dès aujourd’hui comment agir de manière efficace contre une agression directe et réelle pour ne pas laisser l’occupant potentiel aller trop loin. Bruxelles restant immobilisé, Berlin restant dans le doute, et même Washington étant plus actif, tous regardent la situation sous un autre angle : pour eux, l’entrée des troupes russes, sous couverture d’aide humanitaire, est une prochaine étape dans leur réflexion interminable sur « jusqu’où Poutine, est-il prêt d’aller ? ». Pendant que nous ferons la guerre, ils essaieront de se décider quelle sera leur attitude envers cette guerre. Pour nous, il est évident qu’elle est déjà en cours. Pour eux, il n’est pas évident qu’elle puisse commencer. Ici, la vie elle-même a donné le nom à tout ça ; là-bas, appeler un chat un chat pose un problème pour des raisons visibles. Nous avons de nouvelles pertes. Eux, ils ont de nouveaux problèmes. Là, toute la différence.

Encore au mois de mars, Angela Merkel a reconnu que Poutine avait perdu le lien avec la réalité. Six mois se sont écoulés, la chancelière allemande et la majorité de ses collègues espèrent que l’autocrate russe ne l’a pas perdu définitivement. Ainsi, ils démontrent que l’Europe n’est pas prête à accepter la nouvelle réalité. Le bruit de l’explosion du Boeing l’a sortie de son sommeil, mais elle est encore à moitié réveillée. L’insomnie reste le sort de l’Ukraine. Les nouvelles sanctions, la position ferme du secrétaire général de l’OTAN témoignent d’un réveil lent de la communauté occidentale. Mais les déclarations récentes du président américain et des autres témoignent des doutes : ils ne croient pas que Kremlin soit à ce point dans le brouillard du sommeil. Le monde civilisé est prêt à contenir la Russie dans la mesure du possible, mais il n’est pas prêt à aider l’Ukraine ouvertement si jamais la Russie n’arrive pas à se contenir elle-même.

Selon quelques sources diplomatiques, Obama et Merkel discutent régulièrement de la problématique ukrainienne avec Poutine. La chef du gouvernement allemand veut sincèrement savoir ce que l’occupant du Kremlin veut accomplir. De toute évidence, elle n’obtient pas de réponse intelligible. La chancelière qui a connu la RDA, qui connaît plutôt le personnage, ne veut croire en hypothèse de « réunir les terres russes ». Le cerveau pratique allemand refuse de comprendre l’âme impérialiste rebelle. L’Europe a revu sa vision de la Russie. Mais « la vieille Europe » vit selon « le ratio ». C’est pourquoi, la semaine dernière, seuls les représentants de la « Nouvelle Europe », les politiques polonais, plus sensibles à la démonstration de la pensée irrationnelle post-soviétique, ont ouvertement parlé de la menace de l’intervention de Poutine.

Après quelques discussions avec des diplomates occidentaux, à l’Ouest, les décideurs sont sûrs que malgré les préparatifs évidents, « Poutine ne se décidera pas ». Après quelques discussions avec les décideurs ukrainiens, à Kyïv, l’éventualité de l’intervention est estimée à 80%.

La rue Bankova (ndt., le bureau du président ukrainien) veut éviter l’agression avec l’aide des mécanismes diplomatiques. Le président ukrainien cherche un moyen d’organiser une rencontre tripartite Obama-Porochenko-Poutine. Merkel félicite cette idée mais n’arrive pas à convaincre le président russe et ni le président américain : Poutine préfère cacher ses secrets, Obama préfère attendre la suite des événements.

En imaginant les conséquences possibles d’une intervention, les autorités ukrainiennes prennent ce développement des événements comme un moindre mal. Mieux vaut une fin terrible que la terreur sans fin. Il s’agit bien sûr non pas de la fin de l’État ukrainien, mais de la fin de la guerre au Donbass.

Nous ne savons pas ce que pense M. Porochenko, mais un certain nombre d’experts faisant partie de son entourage proche pensent que l’intervention n’est pas le pire des dénouements.

Pourquoi ? Voyons leur logique.

1. Selon un de nos interlocuteurs, « la guerre est au point mort ». De nombreuses tentatives de dominer et de contrôler la frontière avec la Russie ont échoué. Les séparatistes et les mercenaires ont la possibilité d’être approvisionnés en matériel, an armes, en munitions etc.

Prendre d’assaut les grandes villes, bien fortifiées et défendues par un grand nombre de combattants armés peut entraîner d’importantes pertes parmi les forces de l’armée ukrainienne et parmi les civils. Selon de différentes estimations, jusqu’à 500 000 civils se trouvent actuellement à Donetsk. Prendre Donetsk et Louhansk sans le soutien de l’aviation et de l’artillerie multiplierait les pertes parmi les militaires ukrainiens. L’utilisation des obusiers, des lance-roquettes etc. augmentera considérablement les pertes civiles. Kyïv n’est pas prête à transformer Louhansk en Stalingrad, et Donetsk en Grozny.

Pendant que nous ferons la guerre, ils essaieront de se décider quelle sera leur attitude envers cette guerre. Pour nous, il est évident qu’elle est déjà en cours. Pour eux, il n’est pas évident qu’elle puisse commencer. Ainsi, terminer la guerre avant l’arrivée du froid semble un objectif difficilement atteignable. D’un côté, les séparatistes n’auront plus la possibilité d’utiliser les forêts, les plantations d’arbre etc. Mais de l’autre côté, durant les périodes de l’automne et de l’hiver il sera difficile d’utiliser l’aviation, les reconnaissances seront aussi compliquées, il y aura d’autres soucis avec l’approvisionnement… Enfin, cela paraît assez évident qu’attaquer sur la neige est plus difficile que se défendre.

2. Nombreux sont ceux qui pensent que « Poutine interviendra ». Ils sont presque sûrs qu’il interviendra de manière locale. Premièrement, il sera possible de justifier cette présence militaire par une mission humanitaire dans les régions de Donetsk et de Louhansk. Dans d’autres régions, ce sera plus compliqué. Deuxièmement, l’effectif, la localisation et la structure des troupes permettent de dire que le Donbass sera le point de l’intervention. Et enfin, le Kremlin n’est pas intéressé à mener une longue guerre. Avec un grand nombre de cercueils. Il a besoin d’une guerre courte et victorieuse. Même au Donbass, le niveau des humeurs pro-russes a été plus bas que prévu : finalement le soutien de l’armée ukrainienne est présent dans la région. Le Kremlin ne croyait pas non plus en capacité de l’armée ukrainienne à faire la guerre. Ces deux choses peuvent poser quelques gros problèmes.

Et donc, à Kyïv l’intervention paraît probable ; l’intervention dans le sud paraît éventuelle. L’intervention dans d’autres régions paraît improbable. Il est supposé que l’agression directe se limitera à un contingent peu nombreux avec des insignes « mission humanitaire » soutenu par l’aviation pour pénétrer sur le territoire ukrainien pas plus loin que 70-80 km. Toute l’artillerie lourde sera localisée à la frontière pour faire du chantage. Dans ce cas-là, Kyïv sait très bien que la communauté occidentale peut introduire de nouvelles sanctions mais aussi insister auprès des autorités ukrainiennes de ne pas répondre et ne pas entrer dans un conflit ouvert craignant une véritable guerre.

3. Certains experts « des hautes sphères » pensent que Poutine veut garder le Donbass comme une plateforme. En faisant de la pression sur la communauté occidentale, il fera reconnaître en partie les Républiques Populaires de Donetsk et de Louhansk. Sa tactique c’est de gagner de la place. Sa stratégie c’est de gagner du temps. Poutine considère que le temps est son allié. Il compte sur la dégradation de la situation économique en Ukraine. Il ne croit pas que l’Occident aidera financièrement Kyïv. Il est sûr que l’Ouest n’aidera pas militairement. Poutine n’a pas renoncé à prendre Kyïv. Mais il attend un meilleur moment. Il n’a pas besoin de Donbass, il a besoin de l’Ukraine, et il est prêt à attendre.

4. Kyïv comprend qu’il est impossible de ne pas se battre pour le Donbass. Mais garder Donbass à tout prix, peut rendre ce prix inabordable. La reconstruction de la région après-guerre (il faut la gagner, cette guerre) est une tâche archi-compliquée pour un pays presqu’en faillite. La socialisation, plutôt même la « patriotisation » des habitants des deux régions n’a pas été facile avant, et risquera d’être irréalisable après la guerre. La guerre a multiplié des ressentiments chez certains, nombreux sont ceux qui ont commencé à haïr. La haine cachée compliquera les choses encore plus. La complexité presqu’encombrante de la structure économique de la région, le paternalisme total de la population locale, sa mobilité très peu élevée et son niveau d’éducation relativement bas, l’hostilité des élites, la proximité de la Russie transforment cette région avec un taux de chômage potentiellement très élevé en frein lourd pour mener les réformes (rajoutons tout de même que les autorités ne se pressent pas pour mener les réformes).

5. De là, une partie de ces experts tire la conclusion suivante. La Russie a pris la Crimée. Qu’elle prenne alors le Donbass. L’Occident ne sera pas contre. Et nous, nous nous débarrasserons d’une région dépressive non rentable avec des infrastructures détruites ; nous nous débarrasserons des séparatistes, ouverts et cachés, de la base sociale des communistes et du Parti des régions (ndt. Le parti de l’ancien président). Nous nous débarrasserons des risques et des pertes. Des pertes en hommes qui pourraient être utiles à l’État. Prenez donc. Mais nous ne vous laisserons guère aller plus loin. Il est plus facile de se défendre sans les coups de feu dans le dos.

Quelque chose fait penser ces nombreux experts que sans ces régions avec leur économie spécifique et la population locale aux convictions spécifiques, l’Ukraine aura moins de mal à se réformer, à intégrer l’Europe. Ils pensent qu’après l’intervention russe, la communauté occidentale essaiera de convaincre de ne pas se battre pour le Donbass. Mais elle ne pourra nous laisser dans une « zone grise ». Parce que cette intervention ouverte fera peur assez pour que l’Occident nous prenne sous son aile. Militairement, politiquement et économiquement.

Il est difficile de juger sur quoi se basent ces réflexions et ces analyses. Il est impossible de dire que cette pensée domine dans l’entourage du président, mais il est possible de supposer qu’elle gagne en popularité.

Toutefois. Ce schéma est trop spéculatif pour être réaliste. Tenter de penser pour les autres est plutôt louable si nous n’oublions pas que l’adversaire réel et l’allié potentiel font la même chose. Celui qui vise une trêve honorable obtient une défaite déshonorante. Celui qui vend son pays se trouve au cimetière politique. Ce qui est payé avec le sang ne peut servir ni de cadeau ni de commission. Ce qui est payé avec le sang n’a pas de prix.


Source : gazeta.zn.ua

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