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/Par Olga Kulneva, Simféropol/
/Article paru le 7 avril 2014 sur Oukraïnska Pravda/

/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Entrée gratuite, sortie payante.

Entrée gratuite, sortie payante.

Essayez de vous imaginer Criméen. Juste un instant, mais pour de vrai.

Qui n’a jamais fait de scénarios dans sa tête ? Surtout quand on était petit ? Avec la force de la pensée on recrée une réalité pour sa propre conscience : une belle histoire où on sauve le monde, où on gagne contre ses copains de classe, où on obtient une grande victoire dans la Quatrième guerre intergalactique…

L’imagination est capable de créer des miracles. Je suis persuadée que vous y arriverez.

Imaginez que vous vivez en Crimée. C’est votre vie : le travail, la famille, les amis, l’appartement, les comptes d’épargne. Sauf que vous êtes en Crimée.

Choisissez n’importe quelle ville. Si vous aimez les beaux paysages optez pour Yalta. Si vous préférez un niveau de complexité plus élevé, votre destination, c’est Djankoy. Mais alors si vous êtes un peu masochiste vous partez à Kertch et vous y restez car ce n’est plus de l’imaginaire.

Une fois que vous avez choisi la ville, reprenez conscience du fait que vous êtes Criméen. Vous avez une famille, des amis, des collègues. Vous ne les voyez pas souvent, car vous travaillez beaucoup. Et oui, vous détestez tous ces stéréotypes sur les Criméens qui ne gagnent de l’argent que pendant la saison estivale pour ne rien faire le reste de l’année.

Pour cela, il faut habiter un endroit où il y a la mer. Et ce n’est pas toute la Crimée. En plus, il faut acheter un deuxième appartement. Ceci est accessible à un fonctionnaire, donc pas vous. Ne rêvez pas.

Alors voilà. Vous vivez votre vie. Vous travaillez, voyez des amis. Vous êtes inquiet pour ce qui se passe à Kyiv. Vous espérez que tôt ou tard tout se calmera et la vie prendra un meilleur tournant.

Vous vivez comme ça jusqu’au jour où dans les rues de votre ville apparaissent des hommes armés. Ensuite les casaques (ndt. une organisation paramilitaire des territoires de Don) arrivent aussi (ils semblent sortir d’une pièce de théâtre, du moins quelqu’un d’inexpérimenté pourrait le voir ainsi). Et enfin viennent des gens avec des visages reflétant des années de consommation de vodka qui n’ont rien à voir avec la population locale. On pourrait presque dire qu’ils sortent des prisons.

Vous essayez d’évaluer le degré de danger pour vous et vos proches. Mais les médias, les rumeurs des voisins, des amis, des collègues vous en empêchent. On pourrait presque dire qu’ils ont tous la même source.

Le Secteur Droit (ndt. une organisation qui s’est créé à Maïdan sur la base de trois organisations nationalistes) arrive. On a arrêté trois groupes de « banderivtsi » (ndt. des fascistes dans l’imaginaire des habitants de l’Est) derrière Perekop. On va démolir la statue de Lénine. Il son essayé hier mais n’ont pas réussi. On a vu des fascistes dans la ville d’à côté, ils proposaient de l’argent aux étudiants. Comment savez-vous qu’ils sont fascistes ? Ils parlent à la manière des « banderivti ».

Et pendant que vous essayez de vous isoler de toutes ces absurdités, vous tombez sur les annonces officielles du gouvernement de Crimée. Il parle du Secteur Droit, des bus de « banderivtsi », de la démolition de la statue de Lénine et des fascistes.

Vous comprenez que sauver votre cerveau est une affaire personnelle, et vous essayez de vous éloigner de la télé, des sites d’info et des idiots.

Vous décidez d’être très prudent et de ne parler qu’aux gens que vous connaissez depuis cent ans.

Et attention, ne tombez pas…Quand un copain que vous appréciez, avec qui vous avez passé de bons moments se met à vous raconter des histoires des bus du Secteur Droit, vous avez peur, pour de vrai.

Quand un soir vous réfléchissez et comprenez qu’il reste quelques personnes avec qui vous pouvez discuter calmement de ce qui se passe. En revanche tout le quartier vous prend pour un agent de Maïdan payé par les USA.

Leurs histoires ne vous amusent plus. On crie, on menace, on vous prévient que votre visage sera retenu comme celui d’un provocateur et d’un fasciste.

Pendant ce temps-là, les équipements militaires commencent à circuler en ville. Pour la première fois de votre vie, vos yeux refusent d’identifier un char au coin de la rue, là où vous allez pour amener votre enfant à l’école. C’est quelque chose de si étranger à cet endroit.

Quelques semaines plus tard, les colonnes de chars, des soldats, des cuisines de guerre constitueront un paysage ordinaire et votre toute première pensée à la vue du char vous paraîtra ridicule et presque absurde.

Pendant ces jours, vous reprendrez l’habitude de lire les infos. Cela devient une obsession maintenant. Vous rafraîchissez la timeline toutes les minutes en espérant y voir une bonne nouvelle.

Au départ vous imaginez le référendum de la manière suivante : vous ne faites pas confiance au gouvernement de la Crimée, vous connaissez leurs techniques de fraude, vous savez que quelques idiots ne manquent pas parmi vos connaissances mais vous continuez à croire en sens commun et en communauté internationale qui explique que le référendum n’est pas légitime, et que tout ce qui se passe n’est qu’une provocation de l’Etat voisin qui doit cesser sur le champ.

Vous soutenez la communauté internationale. Vous retirez peu à peu de l’argent de votre compte. Vous faites des courses « stratégiques », des bougies, des briquets et vous espérez que la situation sera résolue rapidement.

Vous continuez à espérer.

Vous espérez encore.

Nous sommes des gens bien, il ne peut rien nous arriver de mal, pas vrai ?

Et ensuite, vient le référendum.

Un jour de cette nouvelle époque, vous vous souvenez de ce roman de Stephen King, que vous avez lu quand vous étiez adolescent, celui où  cette idée transparaît très clairement : il peut arriver quelque chose de mal à des gens bien.

Et vous comprenez que cela vient de vous arriver à vous.

…Et maintenant vous êtes chez vous. Vous lisez les infos. Votre femme (vos enfants, votre chien…au choix) dort dans la chambre d’à côté. Vous continuez à aller travailler et vous voyez toujours ces gens qui vous traitaient de provocateur.

Sauf que maintenant ce sont eux qui pensent avoir raison. Ils ont gagné. Vous avez perdu. Vous êtes un malentendu venu du passé. Vous êtes quelqu’un qui peut créer des ennuis. Vous vous êtes retrouvé dans une société hostile, marqué comme quelqu’un de douteux avec très peu d’amis et beaucoup d’ennemis. L’impuissance et la colère vous feraient presque pleurer.

Toutes les épargnes sont gelées. C’est comme si elles n’existaient pas. Ce qu’on a réussi à retirer se dépense rapidement. En Crimée, les gens n’ont jamais gagné beaucoup d’argent sauf ceux qui font du commerce ou sont dans les secteurs corrompus.

Ce n’est pas la première fois que vous vous dites qu’il faudrait partir. Vous regardez autour de vous, votre chambre, et tout ce qui paraissait si important avant ne semble plus qu’être une moquerie aujourd’hui.

La télé, la clim, le canapé… Vous ne pouvez les prendre avec vous. Vous devrez fermer votre appartement à clé et prier pour que dans un avenir proche on ne nationalise pas les habitations privées comme c’est déjà le cas des ports et des usines.

Dans les infos, ils disent que les Criméens ont la possibilité de rejoindre l’Ukraine. Il y a des centres de coordination. On vous offre un logement. Mais on ne peut vous offrir de travail. Il faudra vivre avec ce qu’il y a. L’argent que vous avez ne suffira point pour longtemps.

La banque vous promet de « dégeler » votre épargne dès que la situation se stabilisera. Mais quand ? Dans un an, dans deux ans, dans dix ans ? Et l’emprunt ? Il faut le payer. Les frais de l’emprunt ont été prélevés. Mais l’argent que des proches ont envoyé d’Ukraine leur a été retourné. C’est une vilaine moquerie : les Criméens sont isolés de tout, même de l’aide de leurs parents.

Chaque jour se rapproche de la date butoir où il faut changer de nationalité. On a donné un mois pour changer de nationalité et après ils disent que tout le monde deviendra citoyen de Russie.

Des amis et des proches se vantent d’avoir déjà obtenu leurs passeports russes. Les queues sont longues : on dirait qu’il n’y en aura pas assez pour tout le monde. Même ceux qui n’ont pas voté pour l’union avec la Russie, prennent les passeports russes. Pour ne pas avoir de problème au boulot. Surtout qu’on peut garder la nationalité ukrainienne.

On peut refuser la nationalité russe : allez dans un des quatre centres (!) et formulez son refus par écrit.

Quelles conséquences ? D’après les rumeurs, c’est être privé de logement et de travail. Les enfants auront des soucis à l’école. Pour obtenir un titre de séjour, il faudra passer par des rendez-vous médicaux humiliant, prouver que vous n’avez pas de MST…On dit aussi que les non-citoyens seront obligé de partir et de revenir ensuite…

Les infos n’en parlent pas. Les médias russes racontent comment un grand nombre de Criméens obtient des passeports russes. Ils ne parlent pas de ceux qui refusent la nationalité. Les médias ukrainiens parlent des Criméens comme s’ils étaient morts ou réfugiés ou bien ils n’en parlent simplement pas. Comme si tous les autres qui sont restés ne font que se balader avec des drapeaux russes en criant « La Crimée c’est la Russie ».

Le temps passe. Il n’en reste presque plus. Il est possible de refuser la nationalité russe jusqu’au 18 avril. Et après vous devenez citoyen de la Russie. Automatiquement.

Il reste très peu de temps jusqu’au 18 avril.

Qu’est-ce que vous choisissez ?

Vous, personnellement, avec votre famille, votre appartement, votre boulot ? Avec votre vie telle qu’elle mais qui est en Crimée ?

Vous devez répondre maintenant comme des milliers d’ukrainiens qui sont restés dans l’occupation.

Il faut prendre une décision. Et ensuite, vivre avec.

Décidez-vous.


Source : life.pravda.com.ua

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