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/Par Ekaterina Sergatskova, journaliste d’Oukraïnska Pravda et de Big Idea/
/Article paru le 22 avril 2014 sur Oukraïnska Pravda/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Devant le bâtiment de l'administration publique régionale. Sur le drapeau : "République de Donetsk". Photo de Sébastien Gobert

Devant le bâtiment de l’administration publique régionale. Sur le drapeau : « République de Donetsk ». Photo de Sébastien Gobert

Il n’y pas d’électricité dans l’hôtel « Oukraïna », juste une ampoule éclaire la réception. L’employée de l’hôtel n’est pas contente : les journalistes ont demandé de remettre l’électricité dans une salle pour pouvoir filmer.

« Nous nous préparons à économiser », dit-elle et demande de terminer rapidement.

Mikhaïlo Netchyporenko, un des activistes et membre du parti « Svoboda » (ndt. un des partis parlementaires, de droite), nous explique que l’hôtel appartient à un des partisans de la fédéralisation, et ses peurs se transposent sur les employés. Selon l’activiste, il y a très peu de gens souhaitant vraiment la séparation de la région de Donetsk.

Il explique : « En général, ce sont les vieux qui soutiennent, ceux qui ont participé aux manifestations payées, ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe ».

M.Netchyporenko a été partisan de Maïdan. En janvier, quand les événements ont commencé rue Grushevskogo (ndt. le 19 janvier 2014, les premiers heurts avec les cocktails Molotov ont eu lieu, suite au vote des lois instaurant une dictature), lors d’une manifestation à Sloviansk il a appelé à collecter de l’argent pour les médicaments. Il a reçu des menaces et a dû démissionner « de son plein gré ».

Je lui demande : « Dites, est-ce que Ponomarev, le « maire du peuple » de Sloviansk, est vraiment un criminel ? »

« Ben, dur à dire, vous savez, ici, chacun peut être criminel, de temps à autres, rien de spécial », répond-il. M.Netchyporenko a eu un conflit avec Ponomarev une fois : « le maire du peuple » lui doit de l’argent.

Non loin du bâtiment de l’administration de la ville, une petite dispute éclate entre M.Netchyporenko et quelques femmes.

« A cause de votre Maïdan, nous n’avons plus de travail, s’exclame l’une d’elle. J’ai travaillé dans le bâtiment, et maintenant tout est arrêté ! »

« C’étaient des voleurs, et vous en avez ramené d’autres au pouvoir », s’exclame une autre.

« Est-ce que vous pensez que ce sera mieux en Russie ? », demande Netchyporenko.

L’une des femmes répond sans réfléchir : « Non, nous voulons être en Ukraine, mais nous voulons de l’ordre ».

Sloviansk est la quintessence des humeurs de l’Est ukrainien : une ville dépressive qui est construite autour d’une usine de céramique et d’une station balnéaire complètement détruite. Les petites et moyennes entreprises ne se développent presque pas ; les restes de l’industrie soviétique sont dans un état catastrophique. Les anciennes règles de vie se sont effondrées avec la Perestroïka et les nouvelles n’ont pas encore été élaborées.

A Kyïv et à Lviv, on respire un nouvel air. À l’Est, il est lourd et trouble.

Le travail des activistes illustre le développement du mouvement à Donetsk, Lougansk, Kharkiv.

Quand Maïdan est apparu à Kyïv, dans les villes de l’Est, les uns sont sortis pour soutenir Maïdan, les autres sont sortis avec le slogan « Stop Maïdan ».

Quand, à Kyïv, les autorités ont changé, « Stop Maïdan » a été remplacé par la fédéralisation et par la création « des républiques populaires », et les partisans de Maïdan sont sortis pour soutenir l’unité de l’Ukraine. Après les premiers heurts, les manifestations pro-ukrainiennes ont cessé, et les activistes ont réorienté leur aide aux militaires.

Sloviansk est la quintessence des humeurs de l’Est ukrainien : une ville dépressive qui est construite autour d’une usine de céramique et d’une station balnéaire complètement détruite. Dmytro Tkatchouk, un activiste, nous raconte : « Nous avons créé « Le comité des forces patriotiques de Donbass. C’est nous qui avons mis en place des panneaux publicitaires « Le soleil se lève à Donbass » et « La mère Ukraine garde Donbass comme ton fils ». Nous avons lancé le journal « Donetsk parle ». En moins d’un mois, nous avons fait beaucoup de travail. Avec 50 000 hryvnia (ndt. 3500 euros) nous avons acheté des médicaments, des vêtements pour nos militaires, nous avons organisé des concerts pour eux, et nous continuons à les aider jusqu’à présent ».

L’aide aux militaires est apportée par les activistes de Lougansk et Kharkiv. Ils ont dû renoncer aux manifestations à Pâques, car chaque manifestation des pro-maïdan se termine par des provocations des pro-russes.

Pendant ce temps, les gens avec des drapeaux russes et des drapeaux « républiques populaires » sortent dans les rues. Par endroit, ces mouvements sont encouragés par la présence des « bonhommes verts » – des militaires russes – et par des annonces des assauts du Secteur Droit (ndt. une organisation nationaliste, voir l’interview avec leur leader sur notre blog).

Les gens qui sont sous ces drapeaux ne veulent pas tous la même chose : il y en a qui veulent vivre dans « une grande et riche Russie », les autres veulent « plus d’autonomie pour la région et que les impôts restent sur place », il y en a qui ne veulent plus d’oligarques et de bandits au pouvoir, et enfin il y a ceux qui veulent retourner vivre dans l’URSS…

Autrement dit, ils veulent tous être confiants en lendemain, travailler tranquillement et être payés convenablement.

Un jeune père se ballade avec une poussette devant le bâtiment administratif de Sloviansk contrôlé par des russes armés.

« Vous n’avez pas peur de vous balader ici ? »

« Oui, ce n’est pas très confortable, avoue-t-il, mais nous nous sommes habitués. On se balade toujours ici ». En discutant avec lui, je comprends qu’il souhaite l’adhésion de Donbass à la Russie.

« À Sloviansk, tous les secteurs d’activités sont liés avec la Russie. Notre usine de céramique vend en Russie, nous vivons de ça. Et s’ils coupent toutes les relations avec la Russie ? Les gens perdent déjà leur travail ».

L’Est de l’Ukraine est cette boîte de Pandore retenant beaucoup de questions et de problèmes mais qu’il aurait fallu résoudre depuis longtemps. Tôt ou tard on aurait dû l’ouvrir. Et maintenant, quand on l’a ouvert, il est devenu évident que l’Est de l’Ukraine n’a jamais compris l’Ouest, et que l’Ouest n’a jamais compris l’Est.

L’Est vivait de l’industrie, d’un travail dur, et portait sur lui le poids de la propriété soviétique. L’Ouest construisait le secteur de services et apprenait à faire de la communication.

Les événements de cet hiver ont définitivement déchiré cette relation bizarre. Et maintenant il faut la recoudre avec quelque chose.

« On s’attache aux usines, mais ni l’Ukraine, ni la Russie, ni le monde entier n’a besoin d’elles, dit Macha, originaire de Lougansk. C’est un processus globalisé. Le monde change. Nous devons arrêter de nous noyer dans des vieux stéréotypes, déceptions et complexes, il faut tourner la page ».

« Nous nous préparons à faire des économies, dit l’employée de l’hôtel « Oukraïna » et nous demander de terminer de filmer plus vite possible.

Le propriétaire passe devant en courant et sourit : « Faites pas attention, c’est une blague. Tout se passera bien ».


Source : pravda.com.ua

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