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/Par Dmitry Voltchek/
/Article paru sur Radio Svoboda le 22 juin 2014/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Photo © Arnaud Lumet

Photo © Arnaud Lumet

Exigences de Maïdan, séparatisme, guerre de l’information… Les sujets abordés avec l’expert à qui le FSB (les services de sécurité russes) interdit de venir en Russie.

Le 3 juin 2012, Olexandre Solontaï, expert en politique, est arrivé à Moscou pour faire un cours sur la situation politique en Ukraine. Il a été arrêté par le FSB et déporté du pays. Deux ans après, la révolution a gagné en Ukraine, le régime s’est durci à Moscou ; on en vient à craindre un Maïdan sur la Place Rouge.

Radio Svoboda a interviewé Olexandre Solontaï. Nous avons parlé des objectifs des nouvelles autorités ukrainiennes. En 2013, il a été un des fondateurs du mouvement politique « People Power » qui s’est vraiment montré à Maïdan.

Nous avons choisi le nom « People Power » pour notre initiative en soulignant qu’elle devrait contrebalancer des forces politiques financées par les oligarques. La moyenne d’âge de nos adhérents est de 35 ans. Ce sont des gens qui ont une certaine expérience en politique mais qui n’ont pas accepté le système florissant en Ukraine. Maïdan a été notre première véritable épreuve. Nous avons participé à ce mouvement, et nous sommes très contents de ce qui est arrivé. Pour moi, Maïdan fait foi que nous sommes des hommes libres. Quand nous sommes sortis sur Maïdan, beaucoup n’y croyaient pas, le scepticisme était partout. J’ai été parmi les premiers à dire que cela deviendrait une euro-révolution, qu’il y aurait un changement des autorités. Et c’est ce qui s’est passé.

– Pourquoi on ne vous laisse pas entrer en Russie ?

Depuis 2005, je travaille beaucoup avec des ONG russes qui veulent un avenir démocratique pour leur pays. Je travaille à l’Institut d’éducation politique. Au départ, les agents du FSB ne faisaient pas vraiment attention à nous, ils ne pensaient pas que nos idées pourraient avoir du succès. Mais après les manifestations de Bolotnaya, d’autres manifestations, j’ai été présent lors de quelques-unes, on m’a interdit de venir en Russie. Maintenant, pour suivre mes cours, les membres des ONG russes doivent venir en Ukraine. Je ne comprends pas le comportement des services secrets russes : lorsque nous travaillions en Russie, ils avaient beaucoup plus de visibilité sur nos activités. À mon avis, la Russie vit dans une forme de paranoïa et de schizophrénie. Ils ne comprennent pas que dans le monde des NTIC on ne peut arrêter le transfert de connaissances. Mais je n’ai pas non plus le droit d’aller en Biélorussie ou au Kazakhstan. Après 2004, quand en Ukraine nous avons fait partir un régime autoritaire, nous avons montré que nous sommes un peuple libre, insoumis. Beaucoup de pays voisins ont peur  que leurs peuples se mettent à réfléchir dans le même paradigme. C’est pourquoi on trouve des représentants de l’État ukrainien et leur enlève la possibilité de se déplacer librement.

– Pourquoi en Ukraine, il y a eu une révolution tandis qu’en Russie, en Biélorussie ou au Kazakhstan on ne peut même la prévoir ?

L’Ukraine a obtenu son indépendance suite à une révolution des étudiants en 1990. Après il a eu d’autres changements révolutionnaires. Il y a eu le Maïdan fiscal, il y a eu le soulèvement des étudiants contre Ianoukovitch. Les entrepreneurs ont réussi à préserver leurs droits, les étudiants ont empêché la destruction du système de l’éducation universitaire en bloquant le vote d’une réforme. En Ukraine, il y a maintenant toute une tradition de résistance de la société civile, la résistance à un pouvoir usurpateur. Dans d’autres pays cette tradition est quasi absente. Mais ce n’est qu’une question de temps, car les transformations économiques sont là et avancent le processus

– Les politiques ukrainiens voient cette révolution comme une révolution antisoviétique, comme une suite de la révolution des années 90. Et vous, vous la voyez comment ?

Nous l’appelons « la révolution de dignité ». Nous avons compris que la direction que prenais notre pays ne coïncidait pas avec notre vision de l’avenir et de notre place dans cet avenir. Nous pensions que le détournement de la voie européenne enfreignait notre dignité, nous ne serions plus libres. De ce point de vue-là, en effet, cette révolution est antisoviétique car ce sont ces libertés qui manquaient aux citoyens soviétiques, ils n’avaient pas le sentiment d’être libres : tu peux dire ce que tu penses et tu seras entendu.

– On enlève les barricades tout doucement. Est-ce opportun ou peut-on encore attendre ?

Cette décision est tardive. Depuis longtemps, il aurait fallu nettoyer le centre-ville, commencer des travaux, montrer aux habitants de l’est de l’Ukraine une vie pacifique. Les débuts des mouvements séparatistes ont été provoqués par ces gens cagoulés qui continuaient à courir à Maïdan. Les gens qui dorment là-bas, on ne les a pas vus à Maïdan avant. Ceux qui sont restés pendant toute la révolution à Maïdan, sont remontés contre ce qui se passe actuellement sur le Maïdan. Aujourd’hui, tout le monde comprend qu’il faut travailler pour le pays et pour son avenir dans ce pays, et il faut le faire en dehors de Maïdan.

– Nombreux sont ceux qui disent que les revendications de Maïdan n’ont pas abouti. Certains pensent qu’il y aura un autre Maïdan. Vous êtes d’accord avec ça ?

Une partie des revendications a abouti, d’autres sont en train d’être réalisées. Bien sûr, il reste beaucoup à faire. Et pour faire réaliser encore plus, il ne faut pas rester dormir à Maïdan. Si l’on veut une élection législative anticipée, je vous invite dans notre organisation « Syla Liudei » (People Power), nous créerons un parti et nous irons ensemble participer à cette élection. Nous ne sommes pas prêts à proposer une alternative à la société. Nous sommes prêts à remplacer ces députés, ils n’ont plus de crédit de confiance, mais qui participera ? Qui seront ces personnes qui les remplaceront ? Quel programme proposeront-elles ? Il faut travailler sur ce projet.

Le changement du système était la deuxième revendication de Maïdan. Il faut mettre en place des changements constitutionnels, travailler sur les projets de lois. Combattre la corruption et contrôler les autorités sont deux autres revendications. Pour cela, il ne faut pas rester sur le Maïdan, mais participer aux élections municipales et contrôler de l’intérieur. Nous avons une possibilité de réussir, et la révolution doit aussi avoir une fin.

– Et la Crimée ? Moustafa Djemilev (ndt. le leader des Tatars de Crimée) pense que l’Ukraine pourra récupérer la Crimée assez rapidement ?

Je suis sûr que nous pourrons récupérer la Crimée. Nous réformerons notre pays. Et en comparant la vie en Russie, en Crimée, et en Ukraine, les gens voudront revenir en Ukraine.

– Et Donbass ?

C’est la même chose. Les mouvements séparatistes de Donbass s’épuiseront quand la comparaison de la situation en Russie et en Ukraine sera en faveur de l’Ukraine. Bien sûr, aujourd’hui, quelqu’un qui vit à la frontière voit qu’en Russie il fait meilleur vivre : tout ça grâce aux pétrodollars et au secteur énergétique. Notre objectif est de faire en sorte que chaque personne puisse se dire qu’elle voit son avenir en Ukraine et non en Russie. Pour la plupart, la population de Donbass est pour l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Mais un groupe actif de séparatistes bien armés a pris la situation en main pendant que la police ne faisait rien.

– Dans son discours d’instauration, le président Porochenko n’a pas parlé du Maïdan, à la soirée on a eu des personnages du passé même ceux qui ont voté les lois du 16 janvier (ndt. le vote a provoqué l’escalade de violence lors de la révolution)… Est-ce que ce sont des signaux négatifs que rien ne change ?

Tout ne peut plus être comme avant. Le président a dit que l’Ukraine serait un État parlementaire. Il comprend que le pays a changé. Actuellement, les attentes sont différentes. Premièrement, le président est le commandant en chef de l’armée ukrainienne, et on attend de lui qu’il mette de l’ordre dans l’organisation du travail des forces de l’ordre et de l’armée, de préserver l’intégrité de l’État ukrainien. Parce que nous sommes en guerre. Deuxièmement, l’aspect international est aussi important : la normalisation des relations internationales et l’image de l’Ukraine. Et enfin, il faut assurer la suite du changement des institutions gouvernementales. Il faut mener la réforme constitutionnelle, établir la date de l’élection législative anticipée pour la fin de cette année ou pour le début de l’année prochaine. La décentralisation et la nouvelle Constitution ce sont deux majeures attentes actuellement. Parce que le reste, combattre la corruption, le redressement de l’économie, c’est le travail de la majorité et du gouvernement qui n’ont pas changé : peut-être cette nouvelle majorité autour du parti « Batkivchshyna » (ndt. le parti de Ioulia Timochenko) restera jusqu’à l’élection anticipée.

– Vous dites qu’arrêter la guerre est l’objectif numéro 1, mais la clé de cette guerre se trouve à Moscou, son sponsor principal. Comment Porochenko doit-il discuter avec Poutine ?

Non, cette clé se trouve en Ukraine. Quand tout le pays se lèvera, se rassemblera autour de la défense de l’intégrité de notre pays, Moscou ne pourra rien faire. Poutine n’attaquera pas quand il verra que tout le pays s’est mobilisé. Aujourd’hui, des militaires dénoncent des choses qui doivent être remontées au président : les unités ne s’entraident pas, les frontières sont non protégées. Pendant ce temps, à l’intérieur des villes occupées, les terroristes volent, tirent sur les civils, prennent des otages… C’est ce qui se passe réellement sur ce territoire occupé. Et c’est une véritable guerre. Mais on les appelle les terroristes. Chaque jour, chaque heure nous perdons des vies humaines. Tout ceci se passe parce que cette machine étatique ne s’est pas mobilisée pour libérer le territoire ukrainien des personnes armées : « terroristes » selon le Service de Sécurité, « rebelles » selon Moscou, mais il s’agit simplement de personnes ayant outrepassé la loi.

– Un des experts des réformes géorgiennes, Kakha Bendoukidze, a dit qu’il faut rompre tous les liens avec la Russie, couper la télé russe. Vous êtes d’accord ?

Non, bien sûr que non. Je ne pense pas que la censure et la rupture des liens culturels soient de bons instruments pour cela. J’attendrais autre chose des conseillers géorgiens dans leur travail avec le gouvernement ukrainien, tous les jours, répondre à deux questions : comment diminuer la corruption et comment améliorer la justice et la sécurité intérieure pour que les gens aient la possibilité de travailler. Comment instaurer les règles transparentes ? Comment augmenter des emplois ? Comment réinitialiser l’économie ? Conseiller de rompre des liens culturels est une erreur. Il ne faut pas chercher à gagner la guerre de l’information en la transformant en guerre culturelle. Ce sont deux choses différentes.

– Et la télé ?

La télé n’est qu’un moyen de transmission. Si les gens veulent recevoir cette information ils la chercheront sur Internet, ils regarderont des chaînes satellites, etc. Cela n’a pas d’importance. Ce qui est vraiment important c’est le produit télévisuel ukrainien : il est important que les chaînes ukrainiennes proposent du contenu de qualité, que nos autorités fournissent un travail de qualité, et que ces chaînes parlent et informent de ce travail de qualité. Ce n’est pas de la faute des chaînes russes que les militaires n’obtiennent pas d’aide, qu’on prenne des otages. L’État ukrainien commet des erreurs, il faut donc travailler là-dessus. Il faut faire en sorte qu’il n’y ait pas d’otages, que l’aide vienne en temps et en heure, que les frontières soient fermées, que la loi soit respectée. Et si tout cela est fait, on n’aura pas besoin d’avoir peur de la propagande diffusée par la télé étrangère, les gens sauront où est le vrai.


Source : www.svoboda.org

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