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/Interview de l’écrivain ukrainien russophone Andreï Kourkov, réalisée le dimanche 13 avril 2014 à Metz (France) en marge du festival Littérature & journalisme, pour Chroniques Ukrainiennes/
/Par Arnaud Lumet/
/Questions rédigées par Olga Gerasymenko et Arnaud Lumet/

Andreï Kourkov. Photo © Arnaud Lumet

Andreï Kourkov. Photo © Arnaud Lumet

– Comment un « homo sovieticus » devient un écrivain engagé comme vous l’êtes ?

Je n’ai jamais été un écrivain soviétique. J’ai eu mon premier livre, publié quelques semaines avant la chute de l’Union soviétique, parce que mes livres circulaient illégalement. Pas des livres, des manuscrits circulaient illégalement. On avait un système  qui s’appelait samizdat, les gens partageaient la littérature interdite, non publiée officiellement. C’est à partir de la chute de l’Union soviétique que la vie allait beaucoup mieux.

J’étais déjà un scénariste, je gagnais l’argent avec des scénarios pour des films de fiction et des documentaires et petit à petit j’ai commencé à publier mes romans. Dès le début j’étais quelqu’un qui croyait que c’était possible d’organiser une Ukraine indépendante avec une vie complètement européenne et civilisée. Comme beaucoup d’intellectuels de ces temps post-soviétiques j’étais un peu naïf. Pas un peu, mais simplement naïf, mais j’ai toujours suivi les événements politiques. J’ai écris aussi sur les choses politiques mais à partir de 2001 après l’assassinat du journaliste Gongadzé (journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000). Quand j’ai été pour la première fois menacé par les représentants du pouvoir,  j’ai commencé plus activement à écrire des essais et textes politiques pour la presse internationale sur les événements en Ukraine. À partir de là je n’avais plus de politique dans mes romans, avant comme avec « le Pingouin ». J’avais plus des issues sociales que politiques, mais à partir de 2001, mes romans sont devenus plus politiques. Le roman avec lequel j’ai eu le plus de problèmes avec les russes c’est « Le dernier amour du président ». Après la parution de ce livre, mes livres ont été enlevés des librairies en Russie. Ma maison d’édition a décidé d’arrêter la publication de mes livres. J’ai été interdit 18 mois en Russie. Il n’y a pas de vrai critique, mais s’il y a un article sur moi dans la presse russe c’est toujours négatif, mais ce n’est pas important.

– Comment se traduit votre engagement politique aujourd’hui ?

Je reste un commentateur public sur les événements, j’écris beaucoup d’articles pour la presse ukrainienne, pour les sites ukrainiens comme pour la presse internationale. J’ai arrêté mon travail sur mon prochain livre sur la Lituanie et l’Europe pour la publication de mon journal de Maïdan, où j’utilise mes notes à partir du 21 novembre 2013, première manifestation pour l’Europe en Ukraine.

– Concernant votre prochain livre le « Journal de Maïdan », on vous connaît pour être un écrivain assez ironique, cela sera aussi votre vision de Maïdan ?

Il  n’y a pas beaucoup d’ironie, un peu oui, je suis toujours critique peu importe le thème. On a assisté aussi à des situations un peu drôles sur Maïdan, quelques situations comme cela sont présentes dans le journal, mais c’est plutôt le journal de vies quotidiennes, la vie quotidienne de ma famille aussi car on habite 5 minutes à pied de Maïdan. C’est un mélange de vie quotidienne et politique dans le pays et de vie de Maïdan, j’étais là parfois 3 fois par jour. Je connais beaucoup d’habitants de Maïdan, beaucoup d’activistes de Kyïv. J‘étais pas quelqu’un qui combattais sur les barricades, j’étais dès le début contre la violence. J’étais quelques fois choqué par les événements, mais après j’ai accepté que c’était impossible de changer la situation sans violence,  j’ai compris qu’il serait très dur et très long, avec beaucoup de tragédies, pour avoir un avenir meilleur.

– Comment est la vie d’un écrivain ukrainien russophone aujourd’hui en Ukraine ?

J’ai toujours discuté avec les nationalistes ukrainiens de la question des langues, et je comprends la situation aujourd’hui très bien. Je pouvais toujours écrire en russe et j’avais mes livres toujours publiés en russe d’abord en Ukraine, puis mes livres étaient traduits en ukrainien.

J’ai plus de lecteurs en Ukraine parmi les gens qui lisent en ukrainien que ceux qui lisent en russe. Mais c’est une raison sociale, les régions centrales sont avec les gens plus éduqués avec une mentalité plus européenne que dans l’Est du pays où on parle plus le russe, mais on ne lit pas.

– Vos éditeurs et collègues écrivains vous soutiennent-ils dans votre engagement ?

Les éditeurs oui, bien sûr, ils me soutiennent. Mes collègues de Russie, quelques collègues, mes amis Vladimir Sorokin, Lyudmila Ulitskaya, aussi connus en Europe me soutiennent, me téléphonent régulièrement. Hier j’ai reçu un e-mail de Lyudmila Ulitskaya qui viendrait à Kyïv avec quelque autres écrivains contre Poutine le 24 avril 2014. Ils vont venir pour une rencontre, mais je n’ai pas reçu beaucoup d’autres e-mails de mes amis étrangers, je ne peux pas vraiment dire ce qu’ils pensent.

– La culture a-t-elle jouée un rôle sur Maïdan?

Pendant la Révolution Orange les intellectuels jouaient un rôle très important,  beaucoup plus important qu’aujourd’hui, parce que cette fois c’était une protestation beaucoup plus physique qu’intellectuelle. Au début, ça a commencé par les étudiants mais après les premières violences du 29 novembre, les étudiants étaient presque remplacés par les contestataires d’Ukraine de l’Ouest et du centre,  des gens arrivés à Kyïv des petites villes de provinces, pour physiquement rester là, pour le changement dans le système ukrainien. C’était intéressant, on a eu des universités ouvertes au public sur Maïdan, on a organisé une tente avec une galerie provisoire pour les artistes, chaque jour, il y avait des présentations de livres, des discussions et des débats, par des intellectuels.

Mais les intellectuels vivaient une vie parallèle par rapport aux révolutionnaires de Maïdan, il y a avait beaucoup de participants qui étaient engagés dans les événements intellectuels, culturels mais pour les gens plus radicalisés ce n’était pas très important. Ce qui était intéressant, c’est quand on a organisé une bibliothèque dans la maison ukrainienne, la base du Secteur Droit et de Maïdan. Les participants aux manifestations ont demandé aux gens de Kyïv d’apporter pour la bibliothèque des livres sur des révolutionnaires connus du 20-ème siècle, fin du 19-ème siècle, aussi des livres sur l’histoire du mouvement anarchique.

– Voyez-vous l’Ukraine actuelle encore unie ?

L’Ukraine peut être unie car c’est une minorité dramatique, c’est vraiment quelques milliers de gens d’Ukraine de l’Est qui sont des activistes pro-russes qui sont contrôlés par Moscou. C’est pas un vrai problème, oui les gens de l’Est ont peur de la situation car moins actifs pendant les élections, ils pensent qu’ils sont différents, ils ne veulent pas devenir une partie de la Russie, ils veulent rester en Ukraine. Il y a des groupes de Donetsk qui s’organisent pour défendre, mais il y a des gens qui sont prêts pour les aider mais les gens de Donetsk veulent régler la situation seuls.

 La culture russe peut-elle être partie intégrante à l’Ukraine ?

La culture russophone ou russe, car c’est deux cultures différentes. La culture russophone existe toujours en Ukraine, existe et va se développer car il y a la littérature ukrainienne en russe. La poésie, la prose, c’est 80 % des journaux en Ukraine qui sont en russe, 85 % des livres qui sont en ukrainien à vendre sont imprimés en russe. C’est absurde de parler que les russophones ou la langue russe sont maltraités.

 Quelle est votre lecture de la situation en Ukraine d’aujourd’hui ?

C’était clair pour moi il y a deux mois que le rêve de Poutine est d’avoir une guerre civile en Ukraine, pour justifier la marche de l’armée russe. L’armée russe est stationnée derrière la frontière. Il y a des milliers de soldats, beaucoup d’aviation et de BTR,  ils attendent le signal pour rentrer en Ukraine, pour défendre les russophones qui sont maltraités par la police. Mais quelques séparatistes ont commencé à occuper quelques bâtiments des services secrets de la police, avec des armes a feu utilisées par l’armée russe, impossible de libérer ces bâtiments sans bataille, sans victimes.

*Lire l’article d’Andreï Kourkov sur le rêve de Poutine

– Vous parlez du rêve de Poutine quel est votre rêve ukrainien ?

Le rêve ukrainien c’est d’avoir comme voisin une Russie sans Poutine, après Poutine, amicale qui ne s’engagera pas dans la politique ukrainienne, un État de droit dans une vie civilisée, tous sont égaux et toutes les lois fonctionnent pour tous les membres de la société. Dans l’immédiat, survivre ce conflit qui a été créé par Monsieur Poutine.

– Pensez vous que ce rêve est réalisable, que l’Ukraine survivra?

Oui, si l’Ukraine est soutenue par des Etats-Unis et l’Europe. Si l’Ukraine reste seule, l’Ukraine ne survivra pas.


À propos de l’écrivain Andreï Kourkov

Andreï Kourkov. Photo © Arnaud Lumet

Andreï Kourkov. Photo © Arnaud Lumet

Kourkov vit depuis son enfance à Kyïv et y a terminé ses études à l’institut d’État de pédagogie des langues étrangères en 1983. Il est très doué pour les langues, il en parle sept.

Kourkov a exercé différents métiers comme par exemple rédacteur, gardien de prison (à Odessa où il rédige ses premiers récits) et caméraman. Depuis 1988, il est membre du PEN club de Londres.

Ses romans se caractérisent par un regard acéré et ironique sur la vie dans les sociétés post-soviétiques. On y trouve quantité de situations absconses de la vie quotidienne russe ou ukrainienne qui déformées à l’extrême deviennent surréalistes. Cependant, Kourkov pose un regard toujours grave et tendre sur ses personnages. Andreï Kourkov utilise souvent le registre de la fable animalière qui lui permet de dépeindre avec humour la vie politique et sociale des années post-soviétiques. Ses romans ont été traduits en de nombreuses langues, notamment en anglais, français, allemand, néerlandais, espagnol et turc. Kourkov préside l’Union des écrivains ukrainiens. (Source : Wikipedia)

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