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/Par Taras Prokopyshyn/ 
/Article paru sur theukrainians.org le 2 octobre 2014/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

L’Ukraine est en pleine fièvre de changements. Trop de choses se passent à la fois : nous faisons la guerre tout en essayant de préserver la paix ; nous aidons les soldats tout en nous opposant à la mobilisation ; nous cultivons la tolérance tout en nous effrayant de la disparition des valeurs traditionnelles. Nous sommes un peu perdus. À ces moments de grands changements, il est important d’être honnête et de ressentir une stabilité en matière de nos principes pour que ni l’immoralité des années 1990 ni la permissivité des années 2000 ne reviennent plus. Nous devons prendre conscience de notre responsabilité devant nous-mêmes et devant les nôtres. Il faut donc suivre l’exemple de ceux qui le font déjà, et là il ne faut pas toujours chercher dans les livres, il faut connaître nos contemporains. Ils sont là, ceux pour qui avoir et aimer leur Patrie est important. Alim Aliev, Tatar de Crimée, est un homme qui réussit. Aujourd’hui avec son sourire amical il change deux Patries à la fois : la Crimée et l’Ukraine.

 

Comment es-tu devenu la personne que tu es aujourd’hui?

Je ne suis pas né en Ukraine. Je suis né à Ouzbékistan, dans la ville de Tchyrtchyk. En 1944 mes grands-parents ont été déportés là-bas. Mais je n’ai pas de souvenirs particuliers de ce temps-là, en 1989 nous sommes revenus en Crimée avec toute ma famille. C’était au tout début quand nous, les Tatars de Crimée, avons eu le droit de revenir chez nous.

Mes parents, comme d’ailleurs les autres, n’avaient pas le droit d’acheter une maison sur la côte Sud ou à Simferopol. Nous nous sommes installés à 50 km de Simferopol, le village s’appelait Heroïské, près de la ville de Saky. Au final, c’était très bien, on était à une demi-heure de Simferopol. Donc j’ai passé mon enfance et ma scolarité là-bas.

Durant mon enfance je n’aimais pas faire comme tout le monde. J’avais envie de faire un truc spécial. Bien sûr cela a ses points positifs, mais il y a des choses que j’aurais dues faire comme jouer aux échecs par exemple. Mon frère, mes grands-pères, mes amis s’y connaissent très bien, et moi je suis à la traîne. Ou encore, je ne voulais pas regarder des films soviétiques, j’étais à la recherche de quelque chose d’autre. Et aujourd’hui tout une couche de cette tradition cinématographique m’est inconnue.

Tu étais une sorte d’anticonformiste?

Probablement. Mais je ne m’en rends compte que maintenant. En plus, je comptais avoir un métier tout à fait “conformiste”. J’ai rêvé d’être médecin, et mes parents ont espéré que je poursuivrais dans cette voie. Mais le sang, les morgues, tout ça ce n’est pas pour moi. Ensuite j’allais m’inscrire en “management touristique”, un métier bien pacifique. Mais la Révolution Orange est arrivée, et je me suis intéressé à la politique. Je pouvais passer tout mon temps à l’école à argumenter avec les enseignants. À l’époque, je lisais “Dzerkalo Tyjnia” (ndt. “Le miroir de la semaine”, un hebdomadaire connu), je me préparais à ces discussions, je notais des faits. Cela me passionnait.

Le résultat, je me suis inscrit à la fac de philosophie, en sciences politiques.

Moi, un gars de campagne, je ne voulais pas être dans la moyenne. Il y avait un esprit de compétition gentille à la fac, et je ne voulais pas perdre. Ce n’était pas facile. Il y avait des choses élémentaires pour les autres mais que je ne comprenais pas. Donc j’ai toujours été très motivé pour étudier.

J’ai obtenu mon diplôme avec mention “excellent”, et je n’ai jamais donné aucun bakchich. C’était par principe. La dernière année de mes études, j’ai dû la faire à distance, je vivais déjà à Lviv.

La fac de philo est un endroit riche en débats. Comment était l’ambiance lors de tes études?

Mon département était des plus intéressants ! La moitié de mes profs étaient presque des chauvins pro-russes, l’autre moitié était très moderne, ayant fait des études à l’étranger, avec de vrais standards dans les méthodes d’enseignement. Heureusement, j’ai eu cette dernière catégorie comme profs. C’est aussi grâce à eux que j’ai appris qu’on ne pouvait pas déclarer “Tout le système est mauvais”. Même un mauvais système a des exceptions. Je passe beaucoup de mon temps avec des “exceptions”.

Quand est-ce que tu as commencé à travailler?

Dès ma première année d’étude. Mon cousin Roustem avec qui on a grandi ensemble, était journaliste. Je me suis toujours intéressé à cela, mon cousin était mon modèle en matière de professionnalisme. Donc dès ma première année d’études j’ai travaillé dans un journal tatar en Crimée. J’ai écrit mon premier article et je leur ai proposé de le publier. Il s’appelait “L’apogée du cynisme”. Quand je le relis, cela me fait rire, mais il a été publié !

À cette époque, j’avais une idée en tête : créer le palmarès des Tatars de Crimée. Bien sûr des listes comme ça ont déjà existé, mais elles dépendaient toujours du contexte politique. Il n’y avait pas de méthodologie précise. Donc avec mes directeurs de recherche, nous avons travaillé une méthodologie de création d’un tel palmarès. En plus, j’interviewais avec un accent sur la question de l’idée nationale des Tatars de Crimée. J’aimais beaucoup ce travail.

Comment tu t’es retrouvé à Lviv?

C’était en 2008. Une fois, Yevhen Hlibovyts’kyi (ndt. un des co-fondateurs de hromadske.tv, expert en médias et en stratégie de communication) et sa collègue Oksana Forostina sont venus parler de l’activité de journaliste dans notre journal. Le rédacteur en chef a répondu à leurs questions mais moi aussi, j’ai été dans la conversation. Quelque temps après, ils m’ont téléphoné et ont proposé de participer à une formation organisée par leur organisation. Mais j’ai refusé, j’avais les partiels à la fac. Encore quelques semaines plus tard, j’ai été recontacté et je n’ai pas osé dire “non”.

La formation a duré 3 jours. Le dernier jour Yevhen et Oksana m’ont invité à un déjeuner pendant lequel ils m’ont proposé un stage dans leur organisation pro.mova. À la fin de mon stage, et on m’a embauché dans le département analytique. Ensuite j’ai changé, j’ai travaillé dans le département d’analyse des médias et de conseil. Aujourd’hui, j’ai un autre poste, mais je fais toujours partie de cette équipe.

Et aujourd’hui tu es connu comme co-fondateur de l’initiative “Krym SOS” (ndt. “Crimée SOS”)

Tu sais, on me pose souvent cette question, pourquoi tu as besoin de “Krym SOS” ? J’ai un intérêt personnel dans l’histoire. Je veux que ma petite Patrie revienne le plus vite possible vers ma grande Patrie.

Quand nous avons créé le projet, je comprenais très bien que si moi, Tatar de Crimée, je ne le faisais pas, qui le ferait ? C’est un sentiment de responsabilité personnelle.

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

Une responsabilité personnelle pour tout un peuple ? Ce ne serait pas plus facile de continuer de gagner de l’argent en vivant à Lviv ? Pourquoi tu as besoin de tout ça ?

Parce que c’est ma terre. C’est la terre de mes grands-parents, de mes ancêtres. C’est ma Patrie. Nous n’avons pas l’habitude de nous coucher et de nous réveiller sous les mitraillettes, d’avoir peur que quelqu’un entre chez nous sans raison. Et nous ne nous y ferons jamais.

Tu vois, quand nous avions initié le projet “Krym SOS”, nous ne comprenions pas qu’il s’agissait d’une occupation du territoire. Pour moi, c’était un projet pour une semaine ou deux, très honnêtement, et Tamila Tacheva et Sevgil Moussaïeva partageaient la même vision des choses.

Nous nous sommes appelés, et nous avons décidé de commencer le travail. Parce qu’on a compris que si même nous, les gens travaillant avec l’information, ne comprenions pas ce qui se passait en Crimée, que d’autres gens pourraient-ils comprendre ? D’abord nous avons créé une page Facebook, et c’était de l’information sur la Crimée. Il y avait que des informations fiables sans parti pris. C’était important pour nous de ne pas devenir une sorte de source de propagande à la RussiaToday, mais avec un penchant pour l’autre bord. Il nous était important d’être objectifs et honnête.

Mais donc au début c’était une page des informations sur les événements en Crimée, et aujourd’hui s’agit-il d’un projet plus large ?

Oui. Actuellement, nous continuons à informer mais aussi, nous aidons les réfugiés de l’est de l’Ukraine et de Crimée. Nous recherchons les activistes disparus et vérifions les informations de nos sources qui se trouvent là-bas.

Qui a le plus impacté le développement de ta personnalité ?

Je ne parlerai pas de mes parents, ils m’ont influencé a priori. Et donc en plus de mes parents, une grande influence a eu mon cousin, Roustem Khalilov. Il a toujours été mon modèle. Tu imagines, quand il n’avait que 3-4 ans, à l’école maternelle, il réunissait les enfants et leur lisait des histoires. Aujourd’hui, il est journaliste, un vrai exemple d’une personne honnête. Il apprend tout le temps, se perfectionne, développe ses compétences.

Je respecte énormément mon grand-père, le père de ma mère. Il est, pour moi, un exemple de gentillesse. Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de quelqu’un. Une personne peut ne pas avoir fait de grandes études, mais être très sage. Mon grand-père est comme ça.

Et je pense que Yevhen Hlibovyts’kyi a eu une influence sur moi. Nous travaillons depuis plusieurs années ensemble. C’est quelqu’un qui inspire les autres à faire des choses non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour la société.

Quels sont tes principes directeurs dans la vie ?

Les valeurs libérales classiques. La liberté est très importante, en fait la liberté intérieure de la personnalité. Je pense que si tu n’as pas cette liberté intérieure, tu es un conformiste, tu t’adaptes à n’importe quel courant. Mais si tu l’as, tu peux être une personnalité honnête et intéressante.

Pour toi, il est important d’être honnête, à quel point ?

Les sentiments d’honnêteté et de sincérité ont été importants pour moi depuis mon enfance. Quand on attaque mes proches, j’explose, je ne me reconnais pas. C’est un sentiment très fort, qui me m’impacte beaucoup.

L’honnêteté est un fondement d’une société saine. Ce n’est même pas une option. Cela ne prévoit pas de débat, c’est une donnée existante a priori. Il faut éduquer les gens, leur apprendre à être honnête. Il arrive que la frontière entre le bien et le mal s’efface, devienne floue, et c’est pourquoi l’honnêteté est importante. Il faut dire en regardant droit dans les yeux et non pas dans le dos.

Qu’est-ce que la réussite pour toi ? Est-ce que tu considères que tu as réussi ?

La réussite c’est la possibilité de faire ce que tu aimes. Et ce sans perdre sa dignité tout en étant efficace et utile aux autres.

Est-ce que tu réussis ?

Il y a des gens qui ont réussi plus que moi. Je me reproche souvent des choses dans des situations différentes, des choses que j’aurais aimé faire autrement, ou mener au bout… Je pense que je pourrais dire que j’ai réussi quand je verrais que j’ai vécu ma vie honnêtement et que j’ai pu améliorer le monde.

Le côté matériel de la réussite, est-il important ?

Je ne dirai pas que ce n’est pas important. Chacun doit se sentir bien : avoir la possibilité de satisfaire ses besoins fondamentaux selon la pyramide des besoins de Maslow, de se détendre après le travail.

En ce qui concerne mes propres économies, je les dépense en voyages. Les pays que je découvre me donne de nouveaux contextes, une vision du monde plus élargie. Je suis en quelque sorte chercheur. La diversité m’inspire.

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

Alim Aliev. Photo © Maksym Balandyukh (balanduh.com)

Selon toi, qu’est-ce qui manque aux ukrainiens ?

Nous n’avons pas assez de volonté pour terminer ce qu’on a commencé. Il nous manque cette envie de ne pas donner de bakchichs mais il nous manque aussi la volonté d’expliquer aux autres pourquoi il ne faut pas le faire… Il nous manque aussi le sentiment de dignité.

Les derniers évènements à Maïdan n’ont pas changé tout le monde. Mais une grande partie pense déjà différemment. Nous nous sommes transformés : d’une population nous sommes devenus citoyens de notre pays. Nous sommes devenus les citoyens qui comprennent l’importance du drapeau national et la valeur de notre territoire… Quand on te prend tout ça, tu y réfléchis beaucoup plus. Cela te motive pour agir.

Il nous manque aussi la responsabilité. Il nous faut la responsabilité non seulement de nous-mêmes mais aussi de ce qui nous entoure. Il faut partir de cette distinction soviétique de “à nous” et “aux autres” et apprendre enfin ce que cela veut dire “commun”. Ce “commun” est aussi à toi. C’est aussi ta responsabilité. Si tu as cassé une ampoule dans la cage d’escalier c’est comme si tu l’avais cassé dans ta cuisine.

Il nous faut apprendre ce que veut dire la concurrence. Nos traumatismes historiques nous transforment souvent en victimes qui ne s’assument pas. C’est peut-être confortable, mais cela nous rend faibles. Nous agrandissons ainsi le fossé entre nous et la partie progressiste du monde.

Quelle est la particularité des Tatars de Crimée, que les Ukrainiens pourraient apprendre ?

Je pense qu’à cause de la déportation les Tatars ont un ressenti particulier vis-à-vis de la Patrie. Cela manque un peu aux Ukrainiens.

On dit des Tatars de Crimée que ce sont les “halytchany” ( “halytchany”, les habitants des régions de Lviv et de Ternopil, connus depuis toujours pour leur attachement aux valeurs démocratiques et libérales) du monde musulman. Tu es d’accord avec ça ?

Plutôt oui. Les Tatars de Crimée arrivent à rassembler l’identité islamique et le libéralisme.

Mais nous avons une génération perdue, celle de mes parents. Leur identité a été impactée par le vécu en Ouzbékistan. Quand ils sont revenus en Crimée, ils avaient été agressivement accueillis par les russophones. Cette situation a été à l’origine de nombreux complexes. Ils avaient peur de parler leur langue dans les transports en commun. C’était dur pour eux. Mais ce qui a sauvé c’est “l’obsession” par l’éducation : on peut vendre la dernière chemise mais l’enfant doit étudier. On peut dire que c’est presqu’écrit dans notre pacte social. La scolarité est la préoccupation des parents tatars.

Quels livres tu aimes lire ?

Je n’ai pas de livres préférés. J’aime lire lentement, les “savourer”, analyser le style, la manière de construire le discours. J’ai l’habitude de relire certains livres. En ce moment je lis “Ainsi parlait Zarathoustra” de Nietzsche et mon nouveau manuel de journalisme. Parmi les auteurs, j’aime les phrases de douze ligne de Oksana Zabouzhko (ndt. une écrivain ukrainienne connue, primée en Europe).

Si je devais conseiller, le livre qui m’a beaucoup aidé, je dirais “Les intermittences de la mort” de José Saramago.

Un conseil pour nos lecteurs

N’ayez pas peur d’agir et n’ayez pas peur de vous tromper. On ne réussit rien si on n’essaie pas. En avant !


Source : theukrainians.org

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