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/Par Aliona Savtchouk/ 
/Article paru sur Oukraïnska Pravda le 31 mars 2015/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Peter Pomerantsev. Photo © Olexandra Tchernova et Alina Smoutko

Peter Pomerantsev. Photo © Olexandra Tchernova et Alina Smoutko

Peter Pomerantsev est producteur TV britannique, ayant travaillé au début des années 2000 pour une chaîne de télé russe. Il est aussi l’auteur du livre “Rien n’est vrai et tout est possible” (Nothing Is True and Everything Is Possible) où s’entremêlent la télé, l’idéologie et le pouvoir.

Nous proposons ici quelques points-clés de son interview parue dans Oukraïnska Pravda en mars 2015.

Le système a perdu la raison

La fin du livre a dû être réécrite suite à l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie en mars 2014. Je terminais mon livre et c’était la fin de la période de Medvedev, il n’était pas clair où l’État allait évoluer. Ce que nous voyons aujourd’hui ce sont les actions militaires impérialistes d’un pays qui se trouve loin du discours rationnel.

L’oligarque Boris Berezovski était à l’origine de cette manipulation perpétuelle : le matin tu es démocrate, l’après-midi tu es communiste, et le soir tu redeviens oligarque. Je l’ai vu au tribunal à Londres. Il a perdu la raison. Le juge lui a dit : vous ne savez plus faire la différence entre la vérité et le mensonge. C’était évident que telle sera la fin du pouvoir russe : nous nous posons tous la question si Poutine sait où est la réalité.

Le système ment tellement qu’il ne doit plus savoir où est la réalité. Il ne s’agit pas de la folie d’une seule personne. Cette folie est le fondement même du système.

Si je devais continuer le livre, je parlerais de la façon dont cette pratique politique et cette psychologie débordent au-delà des frontières russes : on essaie de jouer avec la vérité dans le monde entier.

Malgré les prédictions des experts, le système ne tombe pas. Il ne tombe pas malgré toute logique. Le fondement même de ce système ne vient pas de la spiritualité ou de la religion, mais de la corruption. La corruption est le véritable fondement du système.

Je ne vois pas comment ces nombreux pays de l’Europe de l’Est peuvent s’éloigner de ce système.

Madman theory

Les sources habituelles russes des experts occidentaux se taisent tous. De toute évidence, Poutine s’est enfermé dans un cercle restreint. Probablement il a recours à la stratégie de Nixon : faire croire qu’il a atteint un point de folie telle qu’il peut appuyer sur le bouton. C’est comme un petit ami qui menace de se suicider : on sait qu’il ne le fera pas, mais quand il est assis sur le bord de la fenêtre le doute nous saisit.

Il s’en fiche du sang. Les autorités russes de tous les temps s’en fichent du sang. Les soldats, c’est la chaire à canon.

La Russie au XXIème siècle

Kremlin réfléchit sur la place de la Russie dans ce monde global. Les dirigeants sont persuadés que les institutions de la seconde moitié du XXème siècle sont inutiles. Ils ont choisi la voie de cette “guerre hybride”, non-linéaire, psychologique.

Au casino de l’histoire, Kremlin mise sur le fait que l’agenda au XXIème sera déterminé par les régimes autoritaires, à moitié criminels, par les organisations terroristes et par les grandes entreprises publiques. Si la Chine et l’Amérique du Sud suivent la Russie, elles seraient à l’avant-garde de l’histoire. L’Occident serait en retard en essayant de construire son système de droit et de commerce internationaux.

La guerre dans l’Est de l’Ukraine était inévitable car artificiellement créée

Depuis quelques années les experts militaires russes écrivent sur l’importance de l’information : à leurs yeux, l’information est tout aussi importante que l’arme nucléaire. Les médias sont utilisés pour fomenter la guerre ou détourner l’attention. Mes amis russes m’ont raconté que dans le cas du convoi humanitaire, on leur a donné une indication claire : parler du convoi non-stop ; pendant ce temps-là le monde entier regardait les chars russes traverser la frontière ukrainienne.

D’une part, les actions de l’Occident sont considérées peu impactantes. L’Occident aurait probablement dû agir plus tôt, quand la Russie a commencé la guerre commerciale contre l’Ukraine. La logique de Kremlin est simple : si on réussit, on continue.

D’autre part, nous parlons des sanctions comme si c’était une panacée. Mais en vérité, nous ne savons pas comment atteindre la Russie. Les dirigeants n’ont pas peur que leur peuple soit pauvre. Ils pourront toujours compter sur la propagande et la guerre pour augmenter les taux de sympathie.

Comprendre comment agir pourrait nous aider à contenir les États utilisant les mêmes tactiques : Iran, Chine, Vénésuela…

Peter Pomerantsev. Photo © Olexandra Tchernova et Alina Smoutko

Peter Pomerantsev. Photo © Olexandra Tchernova et Alina Smoutko

Russia Today, une diversion médiatique

La chaîne Russia Today est principalement un projet d’image : regarder ce que nous pouvons faire. Son auditoire ne pèse pas grand-chose : les extrêmes, de gauche comme de droite… La Russie mène un travail plus fin avec les leaders d’opinion de l’Occident : elle soigne les experts, les élites financières et politiques en offrant des arguments très sérieux, parfois en les achetant.

Russia Today peut avoir un certain succès dans les pays où les idées anti-américaines sont répandues. Vénésuela, Syrie, Russie… Les dirigeants utilisent la propagande les uns des autres pour créer un conglomérat des mensonges autoritaires.

L’attaque terroriste contre la raison

Si la propagande a pour objectif de convaincre, le but de cette guerre d’information est de salir le champ médiatique, de semer le doute. La conspirologie, la peur, les actions irrationnelles font partie de l’arsenal. L’idée est de dire quelque chose sur l’Ukraine pour provoquer la réaction de confusion : on sait plus qui a tort, qui a raison ; qu’ils se débrouille. Kremlin y arrive. C’est une sorte d’attaque terroriste contre la raison.

Il est important que personne ne fasse confiance à personne. Les médias russes ou afiliés affirment : on ne dit peut-être pas la vérité, mais de l’autre côté, ils ne disent pas la vérité non plus, n’ait confiance en personne.

Le vrai journalisme est la réponse. La recherche de la vérité. Mais il nous est vital de réinventer un modèle de journalisme : les difficultés que connaît la presse, ne peuvent plus être ignorés des pouvoirs publics.

Nous avons besoin de ce nouveau modèle de journalisme aussi pour pouvoir “affronter” la Chine en Asie.

L’attaque des souvenirs d’enfance

Maïdan a élargi l’identité ukrainienne. Récemment à Londres, le groupe “Nestor” (ndt. une plateforme des intellectuels ayant pour l’objectif le développement d’une stratégie pour l’Ukraine, créée en 2012) a présenté un rapport dans lequel il est question de l’appartenance de l’Ukraine à la culture du sud. Mon père en parle beaucoup dans ses oeuvres (ndt. Igor Pomerantsev, dissident soviétique, poète, écrivain, journaliste). Le pire pour moi c’est d’être à Londres, boire du vin et discuter de l’Ukraine. C’est du mauvais goût. Mais pendant toute mon enfance on m’a parlé d’Odessa, de Kyïv, de Tchernivtsi. J’ai grandi avec ces récits. Une certaine mythologie personnelle s’est alors créée. Ce qui se passe en Ukraine, c’est une attaque des souvenirs d’enfance. La réaction naturelle est protéger ce qui nous appartient.


Source : pravda.com.ua

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