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/Par Taras Prokopyshyn/ 
/Article paru sur theukrainians.org le 14 juillet 2014/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Iryna Solovei. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Iryna Solovey. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Iryna Solovey est fondatrice de Biggggidea, une plateforme de crowdfounding pour toute sorte d’idées, de projets etc. Grâce à cette plateforme, les projets de radio et télé citoyennes ont vu jour.

Dites-nous comment vous êtes devenue comme vous êtes maintenant ?

Je pense que je suis devenue comme aujourd’hui, grâce à ma famille qui m’a beaucoup influencée. J’ai eu beaucoup de chance dans la vie : j’ai beaucoup appris dans ma famille. J’ai eu aussi beaucoup de chance avec mes enseignants : tout a commencé avec ma première maîtresse et a duré jusqu’à mon mentor à mon dernier travail. Toutes ces personnes m’ont aidée à trouver qui je suis vraiment. De l’autre côté, ç’a toujours été un bon dialogue pour essayer quelque chose de nouveau.

Où êtes-vous née ? Où avez-vous fait vos études ?

Je suis née dans une petite ville de Kamin’-Kachyrskyi, la région de Volyn’ (ndt. nord-ouest de l’Ukraine), c’est la ville de mon père, toute sa famille vient de là-bas. J’ai fait mes études là-bas aussi, jusqu’à l’âge de 13 ans. Et après, on peut dire que je ne vivais plus chez moi. (Irina sourit)

— Comment ça ?

J’ai changé d’école. Je suis allée dans une autre école près de Loutsk, où on enseignait l’anglais. Ensuite, il s’est avéré que cela déterminerait mon avenir. Ensuite, mes parents ont déménagé à Lviv où j’ai continué ma scolarité, toujours dans une école spécialisée en langues étrangères. Ma vie d’étudiante a commencé à Ivano-Frankivsk, j’ai intégré l’Université de gaz et de pétrole de Ivano-Frankivsk.

Et ainsi de suite… Souvent j’ai changé d’adresse. Après la première année de fac à Ivano-Frankivsk, j’ai continué à Lviv. Et après ma troisième année universitaire, je suis allée étudier à Montréal où j’ai vécu pendant 5 ans. Après, je suis retournée à Lviv pour 3 ans, et me-voilà à Kyïv maintenant. (Irina sourit)

Est-ce qu’il n’est pas difficile de s’adapter tout le temps aux nouvelles conditions, aux nouveaux endroits, aux nouveaux gens ?

Au contraire ! À mon avis, c’est une des conditions de réussite. Rester sur place est un plus grand défi pour moi : c’est plus dangereux de rester immobile. Tu perds ta destination, tu perds la notion de développement : quelles qualités et compétences développer alors…

Ce mode de vie te mobilise à travers les défis que tu rencontres. Après quelques années à Lviv où j’étais bien installée, je suis arrivée à Kyïv. C’était un milieu complètement différent. Il a fallu construire une amitié avec cette ville. J’ai une bonne relation avec Lviv. En arrivant dans la capitale, ma première pensée était comment approcher cette ville, comment être acceptée aussi.

En parlant de votre enfance vous avez parlé de vos parents et de vos enseignants. Est-ce qu’il y a eu un enseignant ou une enseignante en particulier ?

J’ai eu beaucoup de chance avec ma maîtresse. Nous apprenions tous la même chose, mais sa façon de nous enseigner était particulière. Elle se sentait personnellement responsable : elle voulait qu’on fût intéressé, qu’on ait appris quelque chose. Elle a pris des risques, bien sûr. Mais c’était justifié. Nous apprenions en jouant, elle nous motivait et ça marchait. En ce qui concerne le collège et le lycée, j’ai plus de souvenirs sur ma relation avec les copains de classe qu’avec les profs.

Quels obstacles avez-vous franchis dans vos années d’adolescence ?

Il y a eu un épisode intéressant à l’école. J’avais beaucoup de facilité à apprendre, sans trop d’efforts je réussissais. Ma prof principale un jour m’a dit « OK, Irina, tu réussis, tu n’as que de bonnes notes, mais tu peux faire mieux ». Je ne comprenais pas pourquoi je devais faire mieux.

Bien sûr j’en discutais avec les adultes, mais la lueur de cette compréhension, de la compréhension « pourquoi faire mieux », n’est apparue qu’à la fac. En suivant le même mouvement qu’à l’école où tout me réussissait sans trop d’efforts, j’espérais la même chose ici. Mais le résultat n’était pas au rendez-vous. J’ai repensé beaucoup de choses.

Est-ce que c’était plus compliqué au Canada ?

Au Canada, c’était un peu plus compliqué mais pour une raison différente. J’avais une vie sociale très riche, parce que j’étais étudiante avec un parcours international. C’est aussi la particularité de Montréal, dans cette ville, on se sent au centre du monde : les gens viennent des quatre coins du globe, une très large représentation des cultures. Des étudiants peuvent venir en cours avec leurs habits traditionnels, le culte de la mode n’existe pas. J’ai beaucoup appris sur le monde là-bas. Je l’ai un peu compris. À travers les gens, j’ai connu la diversité des cultures. J’avais des amis de Maroc et d’Inde. J’ai vécu un choc positif : « Oh mon Dieu ! C’est à moi que ça arrive ! ». Et ces émotions revenaient au bout d’un an, un an et demi.

Pourquoi avez-vous créé Spil’nokosht (ndt. la plateforme de crowfounding où chacun finance le projet qui lui plaît) ?

Il y a deux raisons à cela. D’une part, l’équipe Garage Gang, qui a créé the Biggggidea (ndt. une plateforme de crouwfounding généraliste) avait envie de faire participer les gens aux projets intéressants, utiles. D’autre part, après en avoir discuté avec nos sous-scripteurs, nous avons compris que les gens étaient prêts à financer des projets, mais ils ne voulaient pas seulement contribuer à un fond généraliste et déléguer la distribution de cet argent à un expert. Ils veulent aider le projet qui leur plaît. Donc en croisant nos idées sur les projets utiles pour l’Ukraine et la façon dont nos sous-scripteurs veulent le faire, nous avons trouvé ce modèle.

L’idée de Spil’nokosht est née en 2011, et en 2012 nous avons créé cet onglet sur Biggggidea. Nous avons observé le développement du mouvement de crowdfounding depuis 2010 : nous connaissions les projets à succès tels que Kiva, IndieGoGo, et bien sûr Kickstarter, qui est devenu le succès des innovations sociales. Nous avons essayé de comprendre quelle direction cela prenait, nous avons analysé les tendances. Il faut aussi prendre en compte le contexte ukrainien. Nous nous sommes inspirés de ces modèles-là. En travaillant sur le projet, nous avons créé quelque chose qui s’applique au contexte ukrainien : il ne s’agit pas de servir un besoin mais plutôt la création de nouvelles réalités.

Iryna Solovei. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Iryna Solovei. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Mais en travaillant ainsi, vous devenez responsable du monde qui vous entoure. Pourquoi prendre cette responsabilité pour les autres ?

C’est seulement une application créative de nos compétences.

Il est difficile de prévoir l’avenir, n’est-ce pas ? Il serait plus simple de le créer tel que l’on veut le voir.

Pourquoi nous nous sentons responsables pour ces changements ? Notre organisation est née en 2008 comme une réponse à la crise financière. À l’époque notre existence était basée uniquement sur la confiance en potentiel humain. L’intérêt des gens nous donne les forces pour avancer. Comment décidons-nous ce qui intéressera les gens ? Très simple. Si un projet est inutile, il ne sera pas financé. Nous pouvons intervenir de temps en temps, mais c’est la communauté qui décide ce qui est utile. Quand on est sensible à cette réaction, on peut s’améliorer. Et enfin, cela devient une co-création.

Est-ce qu’un ukrainien lambda devrait prendre la responsabilité de quelque chose ?

Chaque personne est un cadeau pour ce monde. Aider les gens à découvrir leurs capacités, c’est ma principale motivation. C’est un moyen d’être inclus dans un processus commun. Je souhaiterais que d’autres gens ressentent la même chose, cette envie intérieure d’être dans le processus.

Qu’est-ce qui manque aux ukrainiens, selon vous ?

Nous avons du potentiel mais il est utilisé de manière chaotique. L’application de ce potentiel n’a pas de système, de structure et donc elle n’est pas assez étendue. Je pense que depuis 20 ans l’ancien paradigme existe partout. Ni nos prédécesseurs, ni nous-mêmes, nous n’avons rien construit de nouveau. Nous n’avons même pas d’expérience dans cette construction.

Et en construisant nous devons prendre en compte non seulement l’aspect énergétique, mais aussi technologique. Et une autre chose tout aussi importante : nous ne pourrons retrouver une base commune, mais nous pouvons toujours trouver un terrain d’entente.

C’est ce que dit Yaroslav Hrytsak et d’autres intellectuels ukrainiens : nous devons passer de « zero-sum-game » au « jeu avec de la valeur ajoutée ». Aujourd’hui en Ukraine, à tous les niveaux ou presque, il existe des règles non écrites : s’il y a un gagnant, il y a un perdant. Mais il devrait exister un autre moyen : le premier et le second doivent gagner quelque chose, mais aussi perdre autre chose, tous les deux…

Je pense que le passage de la perception du succès individuel à celle avec « une valeur ajoutée » pour l’intérêt commun n’est pas simple. Surtout cela concerne les gens ayant vécu dans une culture collective et ont réussi selon les règles de l’époque…

En même temps, depuis 5 ans, nous avons quelques expériences de co-construction. Le plus intéressant est que nos premiers essais ont échoué quand on demandait au participant ou à la participante d’exposer ce que lui ou elle retirerait comme bénéfice personnel du projet. C’est-à-dire que tout le monde comprenait qu’il fallait « faire du bien à la communauté » mais tout le monde avait de grandes difficultés d’articuler les avantages personnels. Il ne s’agit pas d’un bénéfice financier, mais vraiment de son utilité. Par exemple, une bibliothèque. Tout le monde sait que c’est bien, mais tout le monde passe devant et personne n’y entre. Mais quand on vient et on dit que nous fermons la bibliothèque pour ouvrir quelque chose d’utile on nous refuse. Ce qui veut dire que cette bibliothèque est utile, mais utile à qui ? Un paradoxe. En pensent à cet « intérêt commun » il faut le vérifier sur soi-même.

Qu’est-ce que c’est un succès pour vous ? Pensez-vous que vous êtes quelqu’un qui réussit ?

Le succès c’est quelque chose qu’on remarque de l’extérieur. D’autres peuvent dire de toi que tu réussis. Du point de vue de l’intérieur de toi-même, c’est la confiance, le respect de toi-même.

Le succès, est-ce uniquement matériel ?

Le matériel c’est un dérivé.

Quelle devrait être la proportion du matériel et d’immatériel ?

Je ne pense pas que les choses matérielles soient garants de succès. Il faut connaître la juste mesure. Si tu penses que tu dois conduire une voiture d’une marque bien précise, donc pour toi cela devient une condition sine qua non. Parce que si tu ne l’obtiens pas, tu ne te sentiras pas sûr de toi, ça se verra de l’extérieur. Et être confiant, sûr de soi, c’est important. Donc le côté matériel est important, mais il ne doit pas sortir devant tout le reste et devenir déterminant.

J’ai une qualité : je suis sûre de moi. Quand j’ai la possibilité de discuter avec les gens et de résoudre un problème, je le ferai. C’est même un excès de confiance en moi-même.

Est-ce un avantage ?

Oui, c’en est un. Je n’en suis pas toujours consciente. Mais lors des discussions comme celle-ci, je tire cette conclusion (rire). Un autre facteur a peut-être aussi joué un rôle important : dans notre famille, nous nous sommes toujours entraidés, et nous pouvons compter les uns sur les autres. C’est pourquoi j’aide facilement les autres, et j’attends de l’aide. Je n’ai pas peur, j’ai un sentiment de sécurité.

Intéressant. Selon les sondages, la sécurité est la valeur essentielle pour les ukrainiens. Et vous, vous avez cette sécurité. Quelles sont donc vos valeurs ?

La justice a été quelque chose d’essentiel pour moi depuis mon enfance. L’honnêteté est devenue importante un peu plus tard, quand j’ai commencé à y réfléchir. C’est là que j’ai compris, que je devais être honnête tout d’abord avec moi-même. Si on n’est pas honnête avec soi-même, on ne peut l’être avec les autres.

La question de sécurité c’est plutôt une atmosphère. Quand dans l’équipe, dans la famille ou dans un cercle plus élargi, l’atmosphère bienveillante disparaît, je le sens. La Balance est mon signe astrologique, et c’est peut-être pour ça que je vais essayer de faire disparaître ces pressentiments. Par exemple, je vais dire que certaines choses ne se passent pas comme elles devraient. Je le dirai en toute honnêteté à tout le monde.

Pourtant la sécurité n’est pas un facteur numéro un, pour moi, parce que je suis quelqu’un qui aime les expérimentations. Ça vient de mon expérience de l’adaptation dans un nouvel environnement, le temps que j’ai vécu au Canada où les gens sont très ouverts. On peut discuter avec n’importe qui, faire connaissance et trouver des intérêts communs.

L’essentiel vient aussi de ma mère qui m’a appris à connaître le juste milieu. J’aimerais que cela devienne une valeur pour les gens. Que chacun connaisse son propre « juste milieu ». Indépendamment de l’âge, ce sentiment doit rester. C’est le meilleur conseil pour n’importe quelle situation.

Iryna Solovei. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Iryna Solovei. Photo © Svitlana Levtchenko. Retouche : Andriy Kouzminsky

Quelles règles vous avez pues franchir, et lesquelles ne pourrez jamais transgresser ?

C’est un compromis surprenant. Je suis quelqu’un qui est pour les règles, pour qu’elles soient claires pour tout le monde et pour que tout le monde les respecte.

De mon expérience je peux me souvenir que j’avais des règles que je pensais moi-même intransgressibles. Mais la vie en a décidé autrement. Dans une situation donnée j’ai dû les abandonner. Je pense que c’est arrivé pour que je comprenne que les règles ne sont pas figées, éternelles. Il s’agit d’une situation très personnelle. Je ne pourrai en parler. La vie ressemble à un fleuve qui coule et qui change. On peut promettre beaucoup de choses à soi-même mais il faut se souvenir que les décisions que l’on prend sont dictées par la situation dans laquelle on se trouve. Il faut prendre des décisions en fonction de la situation mais rester honnête devant soi-même.

Ce qui est une règle pour quelqu’un ne peut être qu’un trait pour moi. L’essentiel c’est d’être différente aujourd’hui de celle que j’étais hier. À mon avis, une grande erreur est de penser que quelque chose ne peut être revu. Un simple exemple, à l’époque soviétique porter la barbe était le privilège des géologues et des auteurs des chansons à texte. Imaginez si la situation n’avait pas changé ?!

Que lisez-vous actuellement ? Quels livres ?

Actuellement je lis au moins quatre livres en même temps. « Knowmad Society » de John Moravec parle d’un nouveau paradigme dans l’éducation mais aussi « Story » de Robert McKee qui raconte comment raconter une histoire. J’aime beaucoup la littérature et ça m’intéresse de savoir comment on fait, le « backstage » d’un bon livre, d’un bon texte. Enfin « Quantum Mind » de Arnold Mindell. Ici on nous dit que tout est construit de la matière qui est générée par le rêve.

Tous ces livres me plaisent du point de vue de la valeur du texte mais aussi parce qu’ils sont utiles pour mon travail. Encore un exemple, « Vision in Design » écrit par un collectif des designers et enseignant hollandais : comment orienter le design vers l’homme, comment transmettre l’idée principale d’un concepteur.

J’ai beaucoup aimé « Le jeu des perles de verre » de Hermann Hesse.

« Citadelle » d’Antoine de Saint-Exupéry est le livre dans lequel je me replonge de temps en temps. Il me permet de regarder le monde, les gens différemment.

Qu’est-ce que vous aimez regarder ?

En ce moment c’est « La légende d’Aang ». C’est une histoire fantastique, il y a un personnage principal même en même temps on voit comment interagissent les éléments différents, aire, terre…En plus d’une sorte de détente intellectuelle, cette série est intéressante, j’apprends des choses que je n’apprends pas dans ma vie de tous les jours. D’ailleurs, « La légende d’Aang » confirme ma théorie : depuis les millénaires l’humanité a stocké énormément de connaissance, et aujourd’hui la valeur essentielle de la créativité consiste  à trouver comment unir ces savoirs, comment les faire transporter d’une dimension à l’autre…

De manière générale, j’aime les plateformes comme Netflix. Par exemple, ça me plaît qu’ils entretiennent une véritable connexion avec leur auditoire, et ne travaillent pas selon les schémas obsolètes. En suivant les indicateurs financiers, les tendances, ils savent ce qui m’intéressera personnellement.

Et si on parlait cinéma ?

En toute honnêteté, mon film préféré c’est le film soviétique « Le comte de Monte Cristo ». J’aime ce film pour la bande son. En général je regarde beaucoup de films, il m’est arrivé de regarder plusieurs films d’affilée en une soirée. Cela m’a servi d’améliorer mon anglais, c’est la plus grande utilité pour moi : ça marche vraiment, une image accompagnée de dialogues. Ça aide aussi à retenir l’usage des expressions figées quand il faut employer telle ou telle locution.

Un conseil pour nos lecteurs.

Encouragez les changements dans votre vie. Tout changement approche le moment où vous deviendrez vous-mêmes.


Source : theukrainians.org

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