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/Par Valeriy Pekar, entrepreneur et activiste ukrainien/
/Article paru le 17 novembre 2014 dans Oukraïnska Pravda/
/Traduit par Mariana Prokopiuk/

Maïdan. Photo © Petr Shelomovskiy

Maïdan. Photo © Petr Shelomovskiy

Il semble que ce fût hier. Il semble que ce fût il y a cinq ans.

L’anniversaire contraint de résumer.

Il y a un an, nous habitions dans un pays pacifique qui vivait une longue crise économique mais pas mortelle, se plaignait de l’injustice et de la tyrannie, mais était prêt à attendre jusqu’à ce qu’il ait finalement la chance d’avoir un bon roi ; discutait des avantages et des inconvénients de l’adhésion soit à l’Europe soit au « monde russe ».

Un an après nous habitons dans un pays en guerre dont l’économie a presque touché le fond, mais qui a fait son choix civilisationnel et est prêt à payer pour cela sur le long terme. Et il paie. Dans un pays qui n’est plus en mesure d’attendre, compte tenu soit de l’humeur des citoyens, soit de l’état objectif de son économie.

Alors, essayons de faire un bilan dans un langage sec de comptabilité sociopolitique, en regardant nos actifs et nos passifs.

Nos actifs :

1. La formation de la société civile et l’activité publique exceptionnelle d’une grande partie de la population : Maïdan a donné naissance aux mouvements de bénévolat et de réformes qui jouent un rôle clef dans la défense et la reconstruction du pays.

2. L’émergence et la consolidation de la nation politique ukrainienne qui met l’État ukrainien et la réussite du projet national avant tout ; mais comprend l’identité nationale au sens plus large et plus moderne qui n’est pas seulement la langue et la broderie ukrainienne.

3. Un redémarrage complet de la gouvernance : un nouveau président, un nouveau parlement, un nouveau gouvernement. L’une des exigences clés de Maïdan est accomplie même si ce n’était pas une fin en soi.

4. Une diminution significative du rôle politique du Parti des régions, la sortie des communistes. L’apparition sur la scène politique d’un grand nombre de nouveaux visages provenant de la société civile.

5. L’émergence d’une nouvelle armée qui bénéficie du soutien populaire et est capable de vaincre un ennemi plus fort. Ce n’est pas encore une victoire militaire finale, mais l’arrêt de l’agresseur – dans son point d’attaque extrême, espérons-le.

6. Un nombre incontestable de victoires diplomatiques à travers le monde en faveur de la lutte contre l’agresseur qui a cassé l’ordre mondial d’après-guerre et essaie de prendre le monde au piège d’une nouvelle guerre froide (si ce n’est pas une guerre chaude).

7. L’augmentation du respect pour l’Église et son rôle dans les processus sociaux comme une condition préalable nécessaire à la création d’une nation moderne.

Nos passifs :

1. La perte de Crimée et d’une partie du Donbass, la guerre avec un adversaire plus fort et des perspectives peu claires dans des conditions d’un mauvais commandement, l’armée et le complexe militaro-industriel effondrés. La perte réelle de la guerre de l’information.

2. L’impact de l’ennemi géopolitique dans la politique et l’économie à travers ses agents dans le parlement et dans les organismes locaux, gouvernementaux et de sécurité. La dépendance complète économique de l’ennemi dans le secteur de l’énergie, son impact significatif dans les médias et les services bancaires.

3. Une crise économique profonde due au manque de réformes économiques et à la guerre. L’appauvrissement d’une grande partie de la population, la dévaluation de la monnaie. L’arrêt de processus économiques.

4. La majorité de la population demeure dans l’ancien schéma de pensée : l’attente du bien et du bonheur de l’État, le vote pour les anciens barons régionaux et les agents russes, la passivité civique.

5. La persistance de la corruption avec ses vieux schémas, mais souvent avec de nouveaux « veilleurs ». De vieux bureaucrates occupant des postes clés de la vieille machine d’État non réformée.

6. La non-utilisation de l’intérêt actuel pour l’Ukraine dans le monde grâce à la victoire de Maïdan et à cause de l’agression russe.

7. Les élections selon l’ancienne loi et comme résultat – le retard du système politique par rapport aux exigences de la société.

Le solde des actifs et des passifs ne nous permet guère de faire une conclusion finale. Nous devons examiner les causes et la nature de Maïdan plus en profondeur pour pouvoir évaluer objectivement les conséquences.

En répondant à la question « Qu’est ce que Maïdan ? », on peut dire que Maïdan est une triple révolution :

– socio-économique : pour le marché libre et le système social ouvert contre le système oligarchique semi-féodal ;

– géopolitique : une révolution ukrainienne nationale de libération, anticoloniale, anti-impérialiste;

– mentale : de nouvelles valeurs contre les anciennes – « la révolution de la dignité ».

Toutes les trois révolutions ne se sont pas passées simultanément, mais elles avaient le même but – transformer l’État de Moyen Âge en État moderne.

La triple révolution a trois forces principales : des PME ; des citoyens nationalement conscients ; des jeunes et des étudiants.

Laquelle de ces trois révolutions est-elle actuellement accomplie ?

Une révolution se termine seulement par deux façons : soit par la victoire de la révolution, soit par la victoire de la contre-révolution. La victoire de la révolution c’est la réalisation des objectifs qu’elle s’était fixés. La victoire de la contre-révolution c’est la sortie du jeu des forces de la révolution par ses adversaires.

Ni l’un ni l’autre n’est pas encore arrivé. Nous n’avons pas encore d’économie ouverte, pas de nouvelle subjectivité géopolitique ukrainienne, pas de victoire de nouvelles valeurs. Mais la contre-révolution n’a pas gagné non plus, au contraire : les oligarques, les forces anti-Maïdan et pro-russes sont devenues beaucoup plus faibles.

La révolution anticoloniale et anti-impérialiste est maintenant incorporée dans la guerre pour l’indépendance, parce que l’empire n’a jamais laissé quelqu’un s’en aller facilement.

La révolution socio-économique’inscrit dans la lutte pour les réformes, dans la confrontation avec l’Hydre de Lerne (nom conventionnelle pour toutes les forces qui souhaitent l’échec des réformes et le rétablissement de l’équilibre oligarchique de pouvoir d’exploiter les gens et les richesses de l’État).

La révolution des valeurs deviendra bientôt apparente dans le progrès de la nouvelle culture ukrainienne.

Cela signifie que toutes les trois révolutions ne sont pas encore terminées, mais viennent d’être commencées.

Combien de temps tout cela va-t-il durer ?

Des réformes importantes sont à faire en six mois, et dans un an ou deux, nous verrons leurs effets positifs. Pour une pleine manifestation de la subjectivité internationale il faudrait au moins 3-5 ans. Les changements de valeurs dans la société apparaîtront dans 5-7 ans.

Ce jeu est très long, et nous devons nous y préparer. Il n’y a pas de victoires rapides.

Pourquoi sommes-nous déçus ?

Parce qu’il y a des victoires stratégiques pour lesquelles il faut des années, et il y a des victoires tactiques que nous voulons là et maintenant.

Faisons un « copier-coller » des textes du décembre 2013, où il y a eu un ensemble des exigences de Maïdan et regardons le résultat.

1. L’arrêt complet des répressions, la réhabilitation des prisonniers politiques, l’arrêt des poursuites judiciaires, le retrait des forces de sécurité dans les casernes, la punition des responsables.

2. Le redémarrage complet du pouvoir : des élections transparentes avec une nouvelle Commission des élections centrale.

3. Le changement du système et non seulement des visages au pouvoir : un nouveau contrat social, des mécanismes limitant le pouvoir et augmentant l’influence du peuple.

En toute justice, soulignons que les deux premiers points sont atteints. Mais… Il y a des choses douloureuses qui nous manquent beaucoup aujourd’hui pour pouvoir ressentir une victoire au moins à moyen terme.

– L’identification et la punition les coupables de violences et de meurtres sur Maïdan.

– Une déclaration claire de notre position envers la guerre pour l’Indépendance.

– L’hommage aux héros de nos jours : militaires, bénévoles. La punition des traîtres de guerre.

– Le nettoyage du parlement des agents russes implicites.

– Les premiers procès contre la corruption.

– Plus de vérité sur la situation sur le front.

– La formation d’une direction de défense forte et unifiée.

– L’annonce d’une stratégie claire et équilibrée à propos du Donbass.

– Une position de l’État claire dans le secteur bancaire.

– Les changements dans le système de nomination de la fonction publique : l’introduction des critères de lustration, une sélection compétitive, des débats publics, des concours de projets.

Tout cela, ce sont plutôt des questions tactiques, mais ils ont une importance stratégique. Leur non-résolution génère le mécontentement du peuple qui pourrait entraîner de nouvelles formes de résistance ce qui serait dommage, parce que ça pourrait signifier l’échec des processus positifs juste à cause de la défaillance « des règles de sécurité des révolutions ».

Mais en réalité il y a plus de choses positives que ça. Rappelez-vous que selon les accords rompus du 21 février 2014 Yanoukovitch devait rester président jusqu’à la fin décembre 2014. Rappelez-vous que dans le parlement les députés du Parti de Région étaient majoritaires ; que les activistes seraient allés en prison dans le meilleur des cas ; qu’aujourd’hui nous pouvons poser nos exigences au gouvernement ce qu’il était impossible d’imaginer il y a un an, et nous estimons que le non-respect de ces exigences est anormal. Il y a un an, le monde nous a délivrés silencieusement à la « sphère d’intérêts spéciaux », et en réalité – au « monde russe » néocolonial.

Mais en période de changements rapides la demande sociale va beaucoup plus vite que les capacités du système politique pour y répondre. Et il nous semble que le système politique freine. Nous ne sommes pas prêts à accepter ses défauts. Et c’est juste : plus de demandes nous leur soumettons, plus nous sommes disposés à les faire par nous-mêmes. Ceci est la croissance de la responsabilité civique. Les autorités n’auront tout simplement pas d’autre choix que de tirer le frein et se précipiter pour satisfaire les demandes de la société civile.

Mais n’oublions pas une chose importante. Pendant toute la durée de la révolution Maïdan, dans tous les mouvements volontaires, bénévoles et de réformes à l’arrière et à l’avant-scène on n’a vu participer que 15% de la population au maximum. D’autres sont restés là où ils étaient – rien a changé pour eux.

Ce sont eux qui ont voté pour les anciens députés du Parti des régions – regardez les listes du scrutin majoritaire, on le voit mieux.

Ce sont eux qui lisent le journal « Vesti » (ndt. Quotidien ukrainien de langue russe distribué gratuitement. Le journal est souvent critiqué pour sa position pro-russe et la propagande anti-ukrainienne) et secouent leur têtes : Maïdan est coupable de tout, rien ne serait arrivé s’il n’y avait pas de Maïdan. Ils sont la majorité et notre futur se détermine en grande partie par eux.

Alors que d’autres se battent sur le front, collectent des fonds et des vêtements chauds, écrivent de nouvelles lois pour le nouveau parlement et donnent du sang. Leurs vies ont changé à jamais.

On peut dire qu’il y deux nations dans un pays, mais ce n’est pas le cas puisqu’il y a du mouvement. Il y a une migration dans une seule direction. Très lente mais irréversible.

15% – c’est trop et très peu. Beaucoup plus que ce dont nous avons besoin pour commencer à changer le pays. Beaucoup moins que ce dont nous avons besoin pour rendre les changements irréversibles.

Étonnamment, dans le parlement de nouvelles personnes constituent aussi autour de 15%, malgré le système électoral à deux tours et le mélange du miel avec de la boue dans toutes les listes des partis politiques sans exception.

La minorité active définit la direction du mouvement, mais la majorité passive détermine son rythme. Nous devons changer la balance en notre faveur. Transformer le plus de ressortissants de l’État possible en citoyens.

Sur la place de l’Indépendance on a répété à plusieurs reprises : nous ne nous satisfaisons pas de changements des visages dans le gouvernement, nous voulons changer le pays. Un Nouveau Pays – voici le rêve des citoyens et la demande de Maïdan, et dans ce nouveau pays Maïdan ne sera pas nécessaire, parce que l’impact de la société sur le gouvernement sera stable, et les règles de la vie transparentes.

Nous vivons des temps étranges quand un Nouveau Pays pousse à travers l’ancien, comme l’herbe pousse à travers l’asphalte fissuré : une substance jeune, vive, verte, flexible casse une substance noire, vieille, morte et tordue.

Sans romantisme révolutionnaire des pneus brûlants et des bouteilles avec des cocktails Molotov, sans casques oranges et boucliers en bois, sans foulards jaunes de l’auto-défense et sans prières horaires – la révolution nommée Maïdan continue.

Seulement procurez-vous des gants au lieu du pop-corn, car sans vous rien ne se passera.


Source : pravda.com.ua

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