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/Par Sevgil Musaieva, le vendredi 28 février 2014/
/Traduit par Solomiya Martynovych/

tatars_crimee

Sur la mémoire, le courage et la foi d’une petite nation

Je me souviens bien de ce jour-là. J’avais à peine dix ans, et avec mes parents, nous sommes allés à Féodossie chez ma grand-tante.

Je frappe à la porte d’entrée verte, je regarde dans la cour à travers de petites fentes de la porte.

– Qui est là ? – demande quelqu’un d’une petite voix enfantine.

Je n’ai rien à dire. Je me tais.

– Les parents ne sont pas là. Venez plus tard, – dit une fillette, sans ouvrir la porte.

– Pourquoi tu as frappé à la porte ? – me reproche ma mère. – Qu’est-ce que t’aurais dit si elle avait ouvert ?

J’ai honte. Mes cousins, mes cousines et moi, nous prenons des photos devant la maison.

La famille de ma grand-mère habitait dans cette maison avant la déportation de 1944. Quand j’avais cinq ans, j’aimais me cacher sous sa couverture pendant qu’elle me racontait des histoires sur son enfance qu’elle a passée avec ses amis dans les rues sinueuses de Féodossie. Comment elle se faisait gronder par sa mère quand elle allait avec ses amis se baigner dans la mer en cachette au mois de mai. Quand elle a vu un grand avion pour la première fois. Quand l’arrière-grand-père, le propriétaire d’une barberie, distribuait tous les jours après le travail les bonbons aux enfants.

J’ai parlé plusieurs fois des Tatars de Crimée à mes camarades, aux compagnons de voyage fortuits, à mes collègues. J’ai tant d’histoires à raconter, héritées de mes grands-parents, lues dans les livres sur le khanat de Crimée et sur la péninsule avant la guerre. Mais j’ai aussi une question, la réponse à laquelle j’ai cherché pendant très longtemps – comment ce peuple si peu nombreux, a réussi à survivre malgré toutes les difficultés historiques ?

L’ethnographe Feoktist Khartakhaï a clos l’histoire de mon peuple encore au milieu du XIX siècle dans son article « Le sort historique des Tatars de Crimée ». Il a été publié après l’émigration massive à la suite de la guerre de Crimée. Selon les données officielles, en moins de dix ans plus de 180 000 Tatars de Crimée ont quitté leur Patrie. La migration a eu lieu au cours du demi-siècle suivant – vers 1920 les Tatars ne constituaient que 20% de la population de Crimée.

Ensuite, il y avait la guerre de l’indépendance. Au printemps de 1917 le premier Kouroultaï (congrès) du peuple tatar de Crimée a annoncé la création de la Crimée indépendante et multinationale. « Notre but est de créer un État à l’image de la Suisse », – a dit un des leaders tatars les plus respectés, Noman Tchelebidjikhan.

Plus tard, Noman Tchelebidjikhan a été fusillé par les bolcheviques, son corps a été jeté dans la mer Noire. C’est lui qui a crée la musique et les paroles de notre hymne « Ant entkenmen » (Serment prêté). Il contient les mots suivants :

J’ai prêté serment, j’ai promis de mourir pour mon peuple !

Car la mort ne vaut rien par rapport à ses larmes.

Quand les Tatars ont été déportés de la Crimée, ma grand-mère n’avait que 18 ans. Une baraque sans fenêtres ni portes à l’Oural, le déménagement en Ouzbékistan, le retour du front des gens qui cherchaient leurs familles dans les villes et villages, le couvre-feu. Les tentatives échouées d’acheter une maison en Crimée et obtenir les papiers – un jour d’hiver les gens de conseil de village sont venus, ont mis toutes les affaires de ma famille dans le camion et les ont emmenés à la station Vadime, en dehors de la péninsule.

« Nous allons absolument résister », me dit-il. « T’inquiète pas. Nous avons survécu à la déportation, nous sommes revenus. Nous gagnerons cette fois ». Chaque été ma grand-mère venait à Féodossie, en l’honneur de laquelle elle a été appelée Kafie (Kaffa est l’ancien nom tatare de la ville).

Ma famille, tout comme des milliers de familles tatares de Crimée, est revenue en Crimée en 1989. À la place d’un bon travail, d’une nouvelle maison et de la stabilité mes parents ont choisi la terre de leurs ancêtres. Les premières années en Crimée étaient très difficiles pour nous. Mon père ne trouvait pas de travail, ma mère, économiste diplômé Bac+5 en sciences de gestion, était obligée de travailler comme une femme de ménage à l’aéroport de Kertch.

Quand j’avais 16 ans, je ne les comprenais plus. Abandonner tout – le travail bien payé, la maison, les amis pour retrouver sa Patrie historique où il n’y a rien. Je connais mes parents par cœur – ils ne sont pas hasardeux. Quand j’avais demandé à ma mère quelle était sa motivation, elle a répondu tout simplement – notre grand-mère a toujours voulu revenir, nous aussi, on n’était pas bien dans notre peau à l’étranger.

« Il n’y a plus rien, tout est ruiné », – par ces mots ma grand-mère terminait toute histoire sur la Crimée d’avant-guerre et sur son enfance. En effet, les tatars de Crimée ont retrouvé la péninsule qui ne ressemblait plus à celle d’autrefois : les jardins étaient envahis par des mauvaises herbes, beaucoup de villages étaient soit ruinés soit rebaptisés, il n’y avait plus de mosquées, les centaines de manuscrits des bibliothèques de palais de khan sont disparus. Il y avait un magasin à la place de la barberie de mon grand-père. Il n’y a que le palais de Bakhtchyssaraï pour rappeler notre culture aux touristes.

Les gens ordinaires, mes compatriotes, ont préservé le reste malgré tout. C’est grâce à eux que nous avons notre théâtre musical, les ateliers artistiques, les ensembles de chant. C’est grâce à eux que nous restaurons, pas à pas, les traditions, les mosquées abandonnées, qui ont servi jusqu’à récemment des endroits de stockage ou, au mieux, des bibliothèques.

C’est ce grand amour pour la terre natale qui nous a aidés à survivre. Demandez à tout Tatar de Crimée, où préférerait-il vivre ou travailler – la réponse sera toujours la même : « en Crimée ». Mes amis, les Tatars de Crimée, dispersés dans le monde entier, rêvent tous de vieillir chez eux.

Les événements actuels nous déchirent le cœur. Nous nous rappelons toujours la douleur et l’humiliation de la déportation. Et cette douleur est transmise de génération en génération. Chaque jour je rassure ma mère qui pleure. « Qui va nous défendre ? » – me demande-t-elle. Je n’ai pas de réponse.

« Saisiraient-ils notre terre de nouveau ? » – dit mon ami tatar de Crimée. Il a 28 ans, il habite à Kyïv et travaille pour une entreprise solide. Il va démissionner pour aller à la maison et défendre sa Patrie en cas de nécessité. Il a passé trois mois sur Maïdan, il a gardé les barricades, il a aidé par tous les moyens possibles.

« Nous allons absolument résister », me dit-il. « T’inquiète pas. Nous avons survécu à la déportation, nous sommes revenus. Nous gagnerons cette fois ».


Source : hubs.com.ua
Crédit photo : hubs.com.ua

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