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/Par Tetyana Pryvalko/
/Article paru le 11 février 2015 dans Oukraïnska Pravda/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Photo © Petr Shelomovskiy

Photo © Petr Shelomovskiy

Dans le cadre de l’initiative “Maïdan : une histoire racontée” lancée par l’Institut Ukrainien de Mémoire, Myroslav Popovytch, membre de l’Académie des Sciences de l’Ukraine, a raconté ce que signifient pour lui les événements de l’hiver 2013-2014.

Le centre-ville

Dès le début, le devoir de citoyen m’y a amené. J’y étais assez souvent. Tous les jours, je passais par Maïdan en allant travailler, c’est sur le chemin.

À l’institut, on pouvait venir boire un thé, organiser une réunion, discuter des questions urgentes. Ici, c’était une sorte de filiale de Maïdan.

En plus, mes connaissances de l’étranger sont venues. Le fils d’un philosophe français André Glucksmann est venu faire un film sur Maïdan. Quinze ans auparavant, son père et moi, nous lui avons montré la ville. Quand nous recevons des invités, je leur fais visiter la ville. Il faut toujours commencer par les parties les plus anciennes, et ensuite amener vers les plus récentes. Je racontais alors à André Glucksmann que Kyïv était une ville particulière : il n’y a pas de centre-ville autour duquel le reste de la ville s’est construit. Ce n’est pas très pratique pour faire visiter la ville.

Maïdan a été une sorte d’illustration de cet anarchisme. Est-ce que c’est bien ou c’est mal? Personnellement, je pense que cette absence de centre est une source de tragédie, car l’Ukraine n’a jamais su se rassembler comme un État pour battre ses ennemis.Ce concept a beaucoup plu à André Glucksmann, car Paris, comme beaucoup d’autres villes contient cette centralisation, car ce rôle de centralisation des grandes villes possède en soi des aspects négatifs.

L’Ukraine n’a pas eu de centre, comme Kremlin à Moscou, pendant des siècles. L’Ukraine est une partie européenne anarchique. Elle n’a pas eu de centre stable, qui aurait tout rassemblé, et c’est un problème pour nous de tout mettre ensemble.

C’est pourquoi Maïdan a été une sorte d’illustration de cet anarchisme. Est-ce que c’est bien ou c’est mal? Personnellement, je pense que cette absence de centre est une source de tragédie, car l’Ukraine n’a jamais su se rassembler comme un État pour battre ses ennemis.

D’autre part, la Russie a toujours récupéré toutes les tendances de centralisation qui étaient nées à l’époque de Rus de Kyïv. Maïdan est donc inimaginable en Russie. Il y a eu beaucoup de rebellions en Russie. Mais ces révoltes étaient “insensées et impitoyables”.

Une révolte en sortant et en restant debout… Pourquoi ? Oui, je sortais, je restais. Je n’y étais pas tout le temps, à mon âge c’était dur pour moi. Ma fille est restée 42 jours. Le fait de rester debout sur la place n’était pas une démonstration, il n’y avait pas de vandalisme, ce n’était pas quelque chose de brouillant ou violant. Les gens se tenaient là, écoutaient, parlaient. Il n’y avait rien à écouter, à vrai dire. On répétait tout le temps la même chose, mais cette communication était une action historique qui s’est soldée par une victoire. C’est là toute la différence entre l’Ukraine et d’autres pays.

Nous avons peut-être plus en commun avec les polonais, à ce niveau-là. Ils sont encore plus anarchistes que les ukrainiens. Ils se sont beaucoup moqués de cet orgueil des seigneurs féodaux, et c’est ce qui a permis de forger l’État polonais et ce sentiment de dignité.

La participation à l’initiative du Premier Décembre

Je me souviens le mieux du dernier jour. Je fais partie de l’initiative du Premier Décembre. Pendant la révolution, les quatre présidents se sont rendus à l’Institut de philosophie. Nous avons discuté comment résoudre la crise sociale. Cela voulait dire qu’il fallait se mettre à discuter, et les sujets ne manquaient pas. Nous avions tous des propositions.

Le rôle de notre génération est de ne pas proposer une ligne politique, mais plutôt de prévenir un conflit grave.Enfin nous avons convenus avec le président du parlement ukrainien à l’époque, que nous nous retrouverions en tant que représentants de l’initiative du Premier Décembre, rassemblerions l’opposition et les autorités. Les présidents seraient considérés en hôtes et nous nous occuperions de l’organisation.

Nous avons convenu d’un rendez-vous avec Ianoukovitch par intermédiaire du président du parlement, mais cette rencontre n’a jamais eu lieu parce que Inaoukovitch s’était enfui. Je me souviens très bien de cette journée, plus que les autres quand nous avions de l’espoir.

Je ne sais pas si cela a joué un rôle quelconque, mais nous avons tendu la main.

Le rôle de notre génération est de ne pas proposer une ligne politique, mais plutôt de prévenir un conflit grave.

Nous voyons aujourd’hui que tout s’est transformé en guerre. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’espoir que cette guerre se termine par une négociation.

Tant que l’État ukrainien n’est pas fort, on ne nous prendra pas au sérieux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y pas de voie pacifique. La guerre n’est pas une solution. Cependant, quand l’État est fort, il est possible de compter sur les gens qui pourraient tendre la main.

Les discours à Maïdan

J’ai beaucoup parlé devant un public parce que je suis enseignant. Je n’ai pas peur des caméras, j’ai travaillé à la télévision.

Tout le monde voyait que tous, nous voulions une Ukraine libre où il fait bon vivre.Mais parler devant les gens de Maïdan c’était différent : ils se transformaient en ouïe.

On ne voyait pas le bout de ce rassemblement, mais il ne fallait pas inventer comment “tenir le public”. Ils étaient tous là, à nous écouter. Chacun qui prenait la parole sur scène, pouvait ressentir ce devoir de prononcer ce que les gens attendaient.

Après on m’a dit qu’on n’entendait rien. Tout le matériel sonore n’était pas installé. Mas les gens écoutaient malgré tout. Ils avaient besoin d’une union. Tout le Maïdan est une fête de l’union. Il importait peu que l’on n’entendît rien. Tout le monde voyait que tous, nous voulions une Ukraine libre où il fait bon vivre.

La plus grande impression

J’imaginais des rassemblements de 10-15 mille, mais jamais un million ! C’était la plus grande surprise.Peu avant Maïdan, nous étudions les résultats des sondages avec les sociologues. Ces résultats montraient un faible niveau d’engagement. Cette image sociologique ne correspondait pas à la réalité parce que les gens ne savaient pas ce qu’ils allaient faire le lendemain.

Donc ma plus grande impression c’était Maïdan. J’imaginais des rassemblements de 10-15 mille, mais jamais un million ! C’était la plus grande surprise.

J’ai rencontré des gens qui ne s’intéressaient pas à la politique, de vrais rats de bibliothèques, des gens qui se mettaient à l’ukrainien après avoir utilisé le russe pendant toute leur vie.

L’aspiration à la liberté

Il faut repenser non seulement sa propre expérience, mais aussi la compréhension du développement de l’histoire, des valeurs qui existent et dont on a besoin. Tout ceci est encore devant nous.

À l’époque quand je recevais mes amis français, il n’y avait pas encore de barricades. Nous avons essayé d’imaginer comment cela allait se terminer. Nous avons pensé à Gavroche, au XXIème siècle cela semblait irréel… Mais au final il y a eu les barricades.

Ainsi il faut repenser l’histoire à partir de ces fissures qui divisent la société ici, et à l’Occident. Nous voyons que ces crises peuvent avoir lieu dans des sociétés développées avec les moyens de communications dont nous disposons aujourd’hui. Il faut prendre en compte ces leçons et nous préparer à la guerre.

Maïdan nous a permis de franchir une ligne qui nous permettra toujours de combattre l’atmosphère d’horreur créée par une autorité sans limites.S’il n’y avait pas eu de Maïdan, des Maïdans, de Révolution Orange y comprise, on aurait atterri dans l’époque de Brezhnev mais avec beaucoup de sang.

Maïdan nous a permis de franchir une ligne qui nous permettra toujours de combattre l’atmosphère d’horreur créée par une autorité sans limites.

L’histoire a laissé aux ukrainiens l’aspiration à la liberté. Cette aspiration s’est transformée en esprit des cosaques qui a survécu jusqu’à nos jours. Mes ancêtres sont des cosaques de Nijyn. Je n’aime pas ce théâtre politique, ce jeu aux cosaques. Cependant il faut reconnaître que si les cosaques n’existaient pas il n’y aurait pas eu de ces soldats dans le Donbass, il n’y aurait pas eu de cette inspiration, de cette volonté de donner tout pour la liberté.

Beaucoup d’albums ont été publié avec des photos, regardez leurs yeux! Vous les regardez et vous vous retrouvez de nouveau sur le Maïdan.

Il est impossible de tromper sur ces choses-là, les gens l’ont senti. Nous avons vécu quelque chose qui arrive une fois tous les cent ans. Nous l’avons vécu.

Il y a eu des menteurs, des méchants? Où sont-ils ? La bonté laisse sa trace dans l’histoire, le mal s’en va.


Source : life.pravda.com.ua

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