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/Par Maritchka Paplaouskayte/
/Article paru le 18 mars 2014 sur Oukraïnska Pravda/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Soniatchnogirske, Crimée. Source photo : crimealife.org

Soniatchnogirske, Crimée. Source photo : crimealife.org

« Nous ne partirons nulle part. Nous avons mis du temps pour revenir ici ». Me disait au téléphone une Tatare de Crimée le lendemain du « référendum », une connaissance de quelques années. C’est le discours de presque tous les Tatars de Crimée. Il n’a rien de particulier mais il a recueilli toute la douleur de ce peuple.

Nous nous sommes connus il y a six ans. Avec une amie nous sommes venues à la mer pour un week-end. Nous n’avions pas de destination bien précise et avons choisi le village pour son beau nom, Soniatchnogirske (ndt : littéralement – l’endroit des montagnes ensoleillées) et aussi avec l’espoir de trouver des plages gratuites. Nous avons mis du temps pour trouver une chambre. Complet partout. Nous marchions sur la rue centrale bien réchauffée. Nous avons gardé l’espoir jusqu’à la dernière auberge, plus loin c’est la montagne. Micha, le propriétaire nous a dit qu’il n’avait plus de chambre mais cinq minutes plus tard il négociait avec sa cousine, de la maison à côté cachée dans une ruelle :

–          Goulia, aurais-tu de la place pour deux jours pour les filles ?

Goul’nara nous a accueilli. Littéralement. Nous avons dormi dans une des chambres des propriétaires tandis que toute la famille, elle, son mari et leurs deux enfants, a occupé la pièce qui restait.

A l’époque, sur le terrain on voyait une grande maison qui n’était pas finie avec trois chambres pour les touristes. Les douches sont à l’extérieur. Une cuisine improvisée se trouve aussi à l’extérieur. Pas d’arbre ou de buisson. C’était la première année de cette famille après leur arrivée d’Ouzbékistan.

Pour nous c’était un voyage étudiant, financièrement optimisé. Nous avons mangé principalement des nouilles japonaises « cuisson rapide » et des fruits. Goul’nara nous sauvait, elle nous laissait de crêpes pour le petit-déjeuner, nous faisait découvrir des plats traditionnels délicieux. En trois jours, Goul’nara, son mari Emir, gentil et silencieux, leur accueillante fille El’zara et leur fils Roustim, un garçon très amical, nous sont devenus très proches. Quand on se disait au revoir, on avait envie de les embrasser tous. Micha, le voisin, nous a rattrapées : au dernier moment, avant de partir, il nous a ramené un sac entier de figues de son jardin.

Ce peuple peu nombreux mais si chaleureux est pris en otage d’un grand jeu géopolitique.J’y suis retournée de nouveau. L’année d’après, ils ont fait faire huit chambres pour accueillir les touristes. Une belle cuisine tout en bois était finie. Et encore l’année d’après, cette auberge était entourée d’un magnifique jardin se noyant dans la verdure et les fleurs.

Toute la famille a mis la main à la pâte. Sans aide de qui que ce soit. Ils l’ont fait après qu’Emir ait été obligé de retourner sept ou huit fois prouver que ce terrain vide leur appartient.

Goul’nara m’a raconté leur histoire.

–          Les parents d’Emir, ainsi que les miens ont été déportés en 44. Mon père m’a raconté, que lui avec d’autres hommes était affecté sur les chantiers à Kuybyshev (ndt : près de Novossibirsk). Il n’avait plus nulle part où retourner et a dû chercher les siens en Ouzbékistan.

Les déportés ont mis du temps pour se faire une place dans ce pays étranger. Le père de Goul’nara a construit sept maisons pour lui et les membres de la famille avec ses propres mains. Ils ont dû déménager souvent, des cataclysmes naturels les ont fait déménager.

–          Nous avons toujours été pauvres. Seulement quand je me suis mariée, nous avons commencé à construire quelque chose ensemble. J’ai travaillé comme nounou à la crèche, – j’entends sa voix douce et mélodieuse et une pensée traverse mon esprit : c’est une gentille nounou, – Après j’ai dû aller vendre des vêtements au marché. J’avais honte. Je me cachais quand je voyais les parents des petits. Mon mari a fait la guerre d’Afghanistan, ensuite il a travaillé dans les mines. Quand on a commencé à gagner un peu plus, nous avons mis tout de côté pour revenir et construire notre maison ici.

Quand je pose la question de ce qu’ils comptent faire dans cette nouvelle réalité politique, elle dit « je ne sais pas ». Et elle le répète plusieurs fois dans la même conversation.

–          Est-ce que nos enfants vont souffrir autant que nous ?, – elle me demande.

Je n’ai pas de réponse. Mais je sais ce que j’aurais voulu lui dire.

Depuis quelques jours, plusieurs se sont plaints que l’Ukraine n’avait rien fait pour la Crimée depuis vingt ans. C’est absurde. L’Ukraine n’a rien fait non plus pour Lviv ou Mykolaïv. Il faisait bon vivre là où les gens, eux-mêmes ont organisé leurs vies. La même chose en Crimée. Les meilleurs endroits touristiques ont été créés par les Tatars de Crimée travailleurs. Seulement maintenant c’est le moment où l’Ukraine aurait pu faire quelque chose pour la Crimée : la protéger.

Le pays qui pendant trois mois s’est battu pour les droits de l’Homme, la liberté et la justice observe comment on lui prend une partie de son territoire. Le territoire, cela ne veut rien dire. Mais les gens vivent là-bas. Ce ne sont pas des gens abstraits, mais des gens comme Goulya et sa famille. Ils ont espéré et continuent à espérer que l’État qui leur a offert une chance de revenir après des années de déportation, ferait quelque chose.

Aujourd’hui, cette odieuse signature du rattachement de la Crimée à la Russie nous fait penser que nous perdons la Crimée pour de vrai. Qui est-ce qui attend les Tatars de Crimée ? Ce n’est pas compliqué de l’imaginer : les nouvelles autorités leur prendront leurs terres. Nous entendons déjà ces politiques pro-kremlin qui le disent haut et fort.

J’ai peur pour eux. Ce peuple peu nombreux mais si chaleureux est pris en otage d’un grand jeu géopolitique.

J’ai honte pour cet État ukrainien qui a laissé tomber ses citoyens, les Tatars de Crimée, seuls face aux occupants violents.

Nous devons défendre la Crimée. Malgré les visages satisfaits et suffisants des occupants russes, je continue à espérer qu’il n’est pas trop tard. L’essentiel c’est de commencer à agir.


Source : life.pravda.com.ua

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