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/Par Oksana Kantaruk Pierre/

Maïdan (Place de l'indépendance à Kyïv) - © Julien CRESP / Ad Luminem

Maïdan (Place de l’indépendance à Kyïv) – © Julien CRESP / Ad Luminem

Un coup de gueule suite à la lecture des forums, au visionnage des émissions, aux discours « des experts », fins connaisseurs de la géopolitique des pays de l’ex URSS parlant d’un putsch orchestré.

Je prends mon temps pour raconter une petite histoire et j’aurais tant aimé avoir une ligne directe avec Doctor Who et son Tardis pour vous amener faire un petit voyage dans le temps.

Les événements des trois derniers mois sont une conséquence directe de la politique menée par Ianoukovitch, le président déchu, depuis 2010. Il a été élu légitimement (avec quelques fraudes toutefois, on ne change pas hein ?).

Avant 2010 l’Ukraine était une république parlementaire suite à une réforme menée en 2004. En 2010, Ianoukovitch met à la tête de la Cour Constitutionnelle un copain à lui et change la Constitution (vous me parlez d’un putsch ?). L’Ukraine se transforme alors en république présidentielle : il a tout simplement usurpé le pouvoir. L’opposition est démoralisée et n’arrive pas à se mobiliser pour empêcher cela.

Par la même occasion Ianoukovitch & Co mènent une réforme judiciaire : les tribunaux perdent toute indépendance et sont à la botte du président (ambiance !)

Par la suite, lui, ses deux fils et quelques personnes proches de lui s’enrichissent à travers les appels d’offres truqués, en s’appropriant des usines etc. Je peux vous raconter des schémas fascinants : les gens se retrouvaient sans rien du jour au lendemain. Et là il ne s’agit pas des oligarques, mais des gens comme vous et moi.

L’autonomie des collectivités territoriales est quasi inexistante. Plusieurs villes n’ont même pas pu élire un maire, et notamment Kiev.

La réforme fiscale assassine à feu doux le secteur des PME (Avez-vous déjà payé des impôts par anticipation sans avoir gagné un centime ?). D’ailleurs il y a eu un Maïdan des entrepreneurs mais ils n’étaient pas assez nombreux…

Les hôpitaux et les maternités existent dans des conditions dignes d’une véritable catastrophe humanitaire.

Je ne vous parle même pas des choses comme la liberté de l’expression, la censure sur toutes les chaînes de télé.

Mais les ukrainiens continuent à subir car la promesse de l’Accord d’Association avec l’UE est faite et donc on espère que suite à la signature de cet accord de vraies réformes seront menées.

Au dernier moment, au sommet de Vilnius de novembre 2013, Ianoukovitch ne signe pas. Les étudiants réagissent les premiers et sortent manifester sur la place Maïdan à Kiev. Dans la nuit du 29 au 30 novembre une dispersion sauvage et violente des manifestants, complètement pacifiques par ailleurs, se fait par la police anti-émeute (Berkout).

Presque le lendemain plus de 400 000 personnes sortent dans les rues de Kiev pour exprimer leur indignation et demandent la démission du ministre de l’intérieur. Ianoukovitch ne cède pas. Les gens occupent la place. Dans la nuit du 11 décembre, une nouvelle tentative de dispersion encore plus violente survient. Les manifestants tiennent le coup et le lendemain construisent des barricades.

Un mois passe dans un climat d’intimidations, et surviennent alors des kidnappings de journalistes, des leaders du mouvement civil. Une journaliste qui enquêtait sur la fortune de Ianoukovitch a failli mourir suite aux agressions faites par des inconnus. Ianoukovitch avec ses fils et quelques fidèles font embaucher des jeunes sportifs proches des milieux mafieux pour semer la terreur (plusieurs ont fait le rapprochement avec les chemises noires, des fascistes vous dites ?).

Dans d’autres régions les gens sortent manifester contre la corruption et pour soutenir Maïdan. Ianoukovitch signe un accord avec la Russie en décembre et obtient de l’argent pour stabiliser la situation économique du pays (les caisses sont vides : mais oui, sa « famille » a sorti des sommes astronomiques dans les off-shores). L’accord n’a jamais été rendu public.

Le 16 janvier, sous la pression de Ianoukovitch le parlement vote les lois instaurant une vraie dictature. Les manifestants se font arrêter et jeter en prison en détention provisoire.

Le 19 janvier, une marche pacifique vers le parlement pour abolir les lois est arrêtée par les policiers. Les heurts commencent et les premiers cocktails Molotov sont jetés sur la police.

Le 20 janvier, les premiers tués parmi les manifestants le sont par des vraies balles, les tireurs sont remarqués. Beaucoup de blessés se font arrêter directement dans les hôpitaux ou kidnapper par la police. Dans beaucoup de villes d’Ukraine, les présidents des Conseils régionaux démissionnent. Les manifestations continuent. Les pourparlers commencent entre trois leaders de l’opposition parlementaire et Ianoukovitch. Mais il ne fait pas de concession. Le gouvernement a démissionné mais cela n’apaise plus personne. On demande la démission du président.

Au bout de quelques rencontres avec Ianoukovitch, l’opposition politique arrive à obtenir quelques concessions (notamment la libération des manifestants arrêtés). Mais à condition de libérer les bâtiments administratifs : Maïdan qualifie cela d’acte terroriste, une vraie prise d’otage. Les pourparlers n’aboutissent pas à grand-chose. On demande une médiation internationale.

Le 18 février les manifestants font « une marche de la paix » vers le parlement pour demander la restauration de la république parlementaire et la refonte de la majorité parlementaire. Les heurts ont lieu avec les jeunes sportifs qui sont en plus protégés par les berkouts. Il y a encore des centaines de blessés. Les snipers commencent à tirer. Très vite on comprend qu’il s’agit des armes à feu. Dans la nuit du 19 au 20 février une tentative de dispersion par les berkouts qui jettent les cocktails Molotov sur les manifestants.

Une délégation européenne se déplace à Kiev. Un accord est signé par toutes les parties sauf le représentant russe (!) (ce n’est pas cet accord que Vladimir Poutine demande de respecter d’ailleurs?!)

Pendant les négociations du 20 février les tireurs d’élite ont tué une centaine de personnes et encore quelques centaines ont été blessées. Ianoukovitch fuit le pays le WE du 21-22 février et réapparaît en Russie avec sa conférence de presse.

Entre temps, le parlement vote le retour à la république parlementaire et destitue Ianoukovitch. L’Occident reconnaît le nouveau gouvernement par intérim (mais oui, Ianoukovitch n’a pas rempli l’accord, il n’a pas signé les lois prévues et en plus il est parti sans dire au revoir !).

En se basant sur de fausses informations (on le sait, aujourd’hui) et sur la demande du premier ministre criméen autoproclamé (!), les soldats russes ont commencé à occuper les bâtiments administratifs et les aéroports. La flotte russe est basée en Crimée (un accord signé depuis longtemps). En agissant ainsi, la Fédération de la Russie violent tous les accords de droit international (mais qu’est-ce que des penseurs libres comme vous, mes amis anti-impérialistes ont à faire de ces accords ?! Annulons-les, rendons l’Alsace et la Lorraine aux Allemands et retournons vivre dans les grottes, puisque le monde est si mal fait !)

Les russophones n’ont jamais été menacés (je viens, moi-même, d’une famille dans laquelle nous parlons russe, ukrainien et roumain). La propagande des chaînes oligarchiques a fait son travail. Plusieurs chaînes de télé ont changé de discours dès la fuite de Ianoukovitch (est-ce un signe ?)

Et enfin, à Maïdan il y a des jeunes, des vieux, des étudiants, des retraités, des entrepreneurs, des chômeurs, des radicaux, des anarchistes, des bouddhistes, des juifs, des russophones, des prêtres, des athéistes, des ouvriers, des intellectuels…et ils sont tous ukrainiens.

Pour ce qui est du Sud de l’Ukraine, la population de la Crimée n’est pas homogène. Les Tatars ukrainiens vivent en Crimée depuis toujours. La Crimée n’a jamais été vraiment russe. L’annexion de la Crimée à l’Ukraine par Khroutchev a été dictée non pas par ses origines mais par une optimisation économique des ressources.

Pour conclure, les ukrainiens ne sont pas dupes. Les enjeux géopolitiques ne leur échappent pas. Mais il ne faut pas confondre un soulèvement contre un pouvoir politico-oligarchique qui a perdu toute légitimité (et je vous renvoie vers la définition du terme qui comporte deux catégories : légal et moral) avec un putsch. Ce que le peuple ukrainien veut aujourd’hui c’est préserver l’unité de son propre pays, choisir dans quelle direction évoluer pour construire un Etat de droit où l’Homme et ses droits seront au centre.

Vive l’Ukraine !

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