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/Par James Brooke, journaliste américain/
/Article paru le 29 janvier 2014 sur Voice of America/
/Traduit par Arnaud Lumet/

Manifestant de Maïdan. Photo © Petr Shelomovskiy

Photo © Petr Shelomovskiy

« L’émergence d’un gouvernement anti-corruption pro-européen en Ukraine pourrait s’avérer un défi existentiel pour Poutine ».

À la fin des années 1940, le taux de mortalité des troupes soviétiques luttant contre les insurgés ukrainiens dans l’Ukraine de L’Ouest était plus élevé que le taux de mortalité des troupes soviétiques luttant en Afghanistan au cours des années 1980.

Ce fait connu mais longtemps caché par les censeurs soviétiques, aide à expliquer pourquoi, après deux mois d’un hiver dur, les Ukrainiens tiennent toujours pour manifester leur opposition à leur gouvernement.

Sous l’amabilité et la jovialité affichées de beaucoup d’Ukrainiens se cache une maîtrise de soi-même, des nerfs d’acier et une capacité impressionnante de coopérer pour une cause commune malgré les contraintes.

Beaucoup d’occidentaux, moi-même inclus, supposaient que les protestations pro-européennes de fin novembre s’arrêteraient après une semaine ou deux. Les manifestants plieraient leurs tentes et dirigeraient leurs énergies politiques vers l’élection Présidentielle de mars de 2015.

Deux mois plus tard, face aux violences de la police anti-émeutes, aux snipers embusquées sur les toits, aux canons à eau utilisés contre les manifestants alors qu’il faisait un froid glacial, les Ukrainiens tiennent debout (toujours aussi déterminés). En fait, il y a plus de manifestants que jamais. Le président Yanoukovitch lance concession après concession, en espérant éviter un départ de style « sud-américain » par la porte dérobée du palais présidentiel.

Yanoukovitch, un dirigeant soviétique de 63 ans, fait face à une nouvelle génération d’Ukrainiens post-soviétique. Ils considèrent qu’ils sont avant tout Européens. Peu comprise à l’extérieur de l’Ukraine, une grande partie de cette génération a grandi en vénérant les exploits de l’UPA, L’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne. En regardant les photos des manifestations, vous verrez le drapeau rouge et noir de l’UPA. Ecoutez le chant rituel : « Gloire à l’Ukraine – Gloire à ses Héros. » C’est une ancienne manière de saluer l’UPA qui date des années 1940.

Quelle est la motivation des manifestants ? C’est la connaissance pointue de la  géopolitique des pays voisins.

Au Nord se situe la Biélorussie et à l’Est se situe la Russie. La Biélorussie est dirigée par le dictateur de 59 ans, Alexander Lukashenko. La Russie est dirigée par un homme autoritaire de 61 ans, Vladimir Poutine. Il n’existe que l’aléa biologique pour que ces deux hommes arrêtent de diriger leur pays pendant encore 15 ans. L’exemple de ces deux pays « congelés » politiquement montre clairement aux ukrainiens leur avenir dans cette troïka slave, ce qu’ils ne veulent pas.

Dans la vue mondialisée du Kremlin, les ukrainiens sont des victimes de l’éternelle alliance anti-russe (Pologne – Lithuanie – Suède). Encore une fois ces ennemis historiques de la Russie ont poussé dans une direction auquelle ils n’appartiennent pas, menaçant la mer Noire, « le ventre » de la Russie.

La tentative de Poutine d’exporter son modèle économique et politique en Ukraine semble condamnée à l’échec.

La Russie, « l’Arabie Saoudite » du nord, flotte dans une mer de pétrole et de gaz. Poutine peut dépenser 50 milliards de USD pour les Jeux Olympiques de Sotchi, permettre que la moitié de l’argent soit volé et personne ne va s’insurger. Pourquoi ? Parce que l’argent, il en restera toujours pour payer les salaires et les retraites.

Mais l’Ukraine est un pays « normal ». Comme la France ou le Brésil, il est forcé de fabriquer des produits que d’autres gens veulent acheter et vivre en grande partie de ses ressources. Le modèle russe ne fonctionne pas en Ukraine qui exporte notamment du maïs et l’acier.

La tentative de Poutine d’exporter son modèle économique et politique en Ukraine semble condamnée à l’échec. Dans une économie serrée, la corruption incontrôlée est une des raisons de la protestation. Sur Maïdan, il existe une rumeur : un des fils du président Oleksandr, dentiste de formation, a travaillé « dur » pendant les 1 000 premiers jours du mandat de son père. On estime que son « Empire » dans les affaires vaut maintenant presque un demi-milliard de dollars.

Les manifestants disent que les gens connectés à la politique  volent les entreprises. Les entrepreneurs sont prudents avant de créer de nouvelles sociétés. Dans cet environnement, la meilleure option pour le jeune ukrainien reste d’émigrer en Europe de L’Ouest pour travailler comme des citoyens de seconde classe.

Cela explique pourquoi les manifestants ukrainiens disent qu’ils luttent pour les « valeurs européennes ».

La résolution du problème passerait par l’existence de tribunaux, juges et procureurs qui réprimeraient la corruption et le vol des entreprises opérés par les politiciens puissants. C’est le moteur crucial d’une économie de marché moderne.

La Russie moderne manque de tout ce qui a été dit plus haut. Par conséquent, Poutine a perdu les cœurs et l’esprit des ukrainiens. Les 15 milliards de dollars d’aide annoncés par la Russie ne semblent plus tenter les ukrainiens.

Les protestations se sont poursuivies conduisant à la manipulation étonnamment inadaptée du président Yanoukovitch.

Il a bien joué le jeu géopolitique, en faisant marcher l’Union Européenne jusqu’à l’autel des négociations en novembre dernier et en impliquant Poutine dans la crise. En faisant ce faux mouvement vers l’ouest, Yanoukovitch a été capable de soutirer au Kremlin pour 15 milliards  USD d’aide.

Mais sur le front intérieur, maintes et maintes fois, ses forces de sécurité ont réagi de façon excessive.  A chaque fois où l’esprit de protestation a été à la traîne, une vidéo de « smartphone » été capturée montrant la police anti-émeute commettre une nouvelle atrocité. En réponse, les protestations sur Euromaïdan éclataient de nouveau, passant de de 2 000 personnes à 200 000 personnes.

Dans une des dernières vidéos on voit la police Berkout * déshabiller un homme de son uniforme cosaque traditionnel, en le faisant ensuite se tenir debout complètement nu dans la neige pendant qu’ils lui donnent des coups et se moquent de lui (Chroniques ukrainiennes : Vidéo sur Youtube).

Le patriarche Filaret, le chef de l’église Orthodoxe ukrainienne (Patriarcat de Kyïv), a dit que ce cosaque symbolise l’Ukraine : nue, torturée mais tenant la tête haute et ne cédant pas à la force brutale.

La qualité du film et la proximité du cosaque nu suggèrent que la vidéo ait été prise par un agent de police et divulguée par la suite au public.

En effet quelques personnes pensent que Yanoukovitch est aux prises avec l’opposition parce que son gouvernement est à cours de « gardes du corps ». Des centaines de policiers anti-émeutes ont été blessés. Plusieurs unités dans la partie occidentale ont  changé de camps. La direction de l’armée ukrainienne a clairement fait savoir qu’elle ne sortirait pas de ses casernes dans cette bataille politique. Tout aussi important, les  partisans oligarques de Yanoukovitch calculent qu’il serait préférable de réformer maintenant que de faire face à un gouvernement révolutionnaire qui pourrait nationaliser leur actifs.

L’émergence d’un gouvernement anti-corruption pro-européen en Ukraine pourrait s’avérer un défi existentiel pour Poutine. Avec les groupes pro-russes en Crimée, le président de la Russie pourrait être tenté de jouer avec la sécession, en envoyant des « casques bleus » russes en Ukraine, à la manière de Prague en 1968. Mais il lui faudra attendre un mois. Agir maintenant serait gâcher ses 50 milliards pour cette fête si attendue de la « nouvelle Russie » : Les jeux olympiques d’hiver de Sotchi, situés juste en face de l’Ukraine, de l’autre coté de la mer noire.

Donc, pour l’instant, les drapeaux rouges et noirs de l’UPA prolifèrent dans les manifestations ; s’agitant sur les cercueils de manifestants martyrs. Les drapeaux sont le  symbole d’une non-compromission et d’aucune retraite. Les couleurs sont le « rouge sang ukrainien renversé sur la terre noire ukrainienne ». Il semble aujourd’hui que la seule chose qui va faire fondre la neige et les barricades de glaces soient les futures élections générales de mai.


Source : Voice of America

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