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/Par Viktoriya Khomenko, journaliste/
/Article paru le 6 août 2014 sur theinsider.ua/
/Traduit par Diana Rousnak/

Le réalisateur Oles' Sanine.

Le réalisateur ukrainien Oles’ Sanine. Photo © Andriy Makukha. Source de l’image : wikipedia.org

Le réalisateur du film Le guide d’aveugle (The Guide), parle du cinéma et de l’Ukraine.

Deux cents pairs d’yeux aveugles se serrent les uns contre les autres dans le wagon. On mène en fusillade les joueurs de kobza (ndt. kobzar en ukrainien), mais ils chantent « Le vent souffle, souffle le vent impétueux ». Le chant est perçu comme un code ukrainien de la vérité, est convaincu le réalisateur Oles’ Sanine .

Son film Le guide d’aveugle représente le cinéma historico-mythique ainsi que son film précédent Мамаї. Dans le film Piter âgé de 10 ans est le seul témoin de la fusillade des aveugles près de Kharkiv en 1930. Après que son père, entrepreneur américain, a été tué par le NKVD (ndt. Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, la police politique de l’Union soviétique), le garçon s’est joint au joueur de kobza Ivan Kotcherga et a voyagé avec ce dernier à travers une Ukraine noire et affamée.

Pendant sa première à Odessa Le guide d’aveugle a été récompensé deux fois — par un prix à Stanislav Boklan pour le rôle de l’aveugle Kotcherga et par un diplôme au caméraman Serhiy Mykhaltchouk.

Avant la sortie en salles de cinéma les avis des premiers spectateurs du festival d’Odessa ainsi que des critiques se sont divisés. Les uns croient que Le guide d’aveugle est le principal blockbuster épique d’Ukraine, les autres trouvent que c’est un essai psychologique et stérile de la vie de remplacer le cinéma de propagande soviétique, il y en a ceux qui croient que c’est un film actualisé plus que jamais par la guerre qui a lieu aujourd’hui à l’Est du pays.

Le guide d’aveugle sera projeté six mois aux festivals internationaux, ensuite il sortira en salle transformé après en version télévisée de 4 heures.

Alors, le réalisateur met l’accent qu’il était important, dans le film, de reproduire pas autant la vérité des choses que la vérité historique. C’est pourquoi INSIDER a demandé à Oles’ Sanine si l’Ukraine avait vraiment besoin du cinéma historique. Le réalisateur a cité au moins trois raisons de le faire.

– On a travaillé sur le film plus de 7 ans. Pourquoi c’était important de montrer l’histoire des années 1930 ?

Rien, sauf la motivation personnelle, ne fera aucun réalisateur du monde produire des films. C’était pareil avec Le guide d’aveugle.

Une fois, on a demandé à Fellini après la première de Huit et demi ce qui l’inspirait à faire du cinéma. Pour ne pas chercher de longues réponses, il a répondu : « Le montant des honoraires, je pense ».

Moi non plus, je ne chercherai pas de longues réponses — rien, sauf la motivation personnelle. Et en ce qui concerne les honoraires du cinéma ukrainien… Pour faire Le guide d’aveugle le producteur et moi, nous avons mis tout notre argent dans ce film. Franchement, à présent il est plus simple de faire 5 ou 10 spots publicitaires et recevoir les mêmes honoraires. Pourtant, c’est un travail d’esclave, sans auteur. J’en fais comme du fitness. Je vis de cela.

C’est pourquoi en Ukraine il y a si peu de réalisateurs qui se mettent à réaliser des films historico-mythiques ?

Ce genre est bien compliqué dans la réalisation. Il n’est pas très à la mode en Ukraine de faire un tel cinéma. Actuellement, il y a des tendances tout à fait autres — celles européennes, de festival. Sans parler de celles de marché.

En Ukraine le film de caisse le plus populaire ne pourra pas couvrir les dépenses pour sa réalisation. N’importe quel film sera déficitaire. Nous avons un peu plus de 300 salles de cinéma, ils ne peuvent pas faire la caisse. Est-ce qu’on peut réaliser en Ukraine Les pirates des Caraїbes ? Je pense que ce serait possible. Que ce soit une histoire quelconque sur les cosaques, par exemple, qui sont allés en France. Mais il faudrait une vraie attention de la part de l’État (car à présent c’est lui qui serait l’investisseur principal), et qu’on puisse voir cette histoire.

Il y a deux scénarios. Soit on se marginalise — on réalise un film sur la vie des marginaux. Par exemple, sur un gamin du café — un drame social d’aujourd’hui. On arrive avec cela aux festivals, on obtient quelques prix et on joue ensuite à ce « jeu » de prime. Ou bien, on va envers les spectateurs en comprenant qu’on n’obtiendra pas de grand succès dans ce fast-food-là et dans ce nombre de salles de cinéma qu’on a.

Mais je suis optimiste. Je réaliserai le prochain film en coproduction avec l’Europe. Avant d’aller à Odessa, on a déjà fait des essais dans les Carpates.

C’est aussi la recherche d’un mythe ?

Le cinéma même est un mythe, un rêve. Il se diffère du reportage qu’on peut voir à la télé. Il se diffère de ce qui vous arrive tous les jours.

Il s’agira d’un héros historique ? Comme les joueurs de kobza dans Le guide d’aveugle, comme Ivan Kotcherga ?

– Peut-être.

Je dirais, même si ça a l’air audacieux, — pour l’existence saine de la culture et de la nation on a besoin des mythes et des histoires sur lesquels la nation pourrait s’appuyer. Et celles qui parleront de sa force et de sa gloire. Et celles tragiques. Elles donneront de l’espoir comment survivre dans de telles situations, à toi et à ton peuple. C’est sur cela que je fais le cinéma.

Les Ukrainiens sont une nation qui aime les mythes. Nous faisons des mythes même de ce qui avait eu lieu hier ou avant-hier. Quel peuple dans le monde pourrait appeler aujourd’hui les gens morts sur Maïdan La Centurie Céleste ?

On fait jusqu’à maintenant des mythes sur le vent, le soleil, le pain. Dans le quotidien, les gens font des chansons en brodant des chemises, des oreillers. Ils vivent de cela. Nous vivons dans un environnement unique et une des raisons de son existence, c’est que notre peuple avait été longtemps privé de vérité et de parole. Ce qu’on écrivait dans les journaux, ce qu’on disait officiellement, ce n’était pas la vérité.

C’est pourquoi s’est formé un phénomène où les aveugles aux instruments de musique étaient devenus une autre partie de journal. Le peuple se sauvait dans ces chansons-là. Il y cachait les codes qui lui permettraient de survivre. La vérité.

Alors, au fond, Le guide d’aveugle touche notre tragédie nationale ? On a tout le temps essayé chez nous de fermer, de cacher, de faire disparaître les gens qui voulaient dire la vérité.

On a fini le film il y a un an. Et ceux qui regardent maintenant, s’échangent de regard, me cherchent des yeux : tu savais que ce serait comme ça aujourd’hui ? Je ne suis pas médium. On faisait une grande part de film sans même consulter la littérature, les sources. On consultait soi-même et ses sentiments et on avançait.

Bien sûr, dans certaines épisodes se manifeste une autre histoire et une autre vérité. Voilà pourquoi on aurait l’impression, par endroits, que nous avons téléchargé sur Youtube quelques vidéos d’interrogatoire et, qu’en les réalisant mieux, nous les avons portées à l’écran.

D’autre part, je crains un peu et je m’inquiète qu’à cause de l’actualité des médias la culture passe au second plan. Nous avons voulu faire la première en mars, mais après tous ces événements vigoureux, ça aurait été douloureux. J’ai compris que j’aurais fouillé dans la plaie humaine vivante et déchiré la peau… Après j’ai compris qu’Odessa, le festival est un lieu où il faut montrer le film. Car ici il est possible qu’on te lance au visage « c’est de la merde ! » ou bien qu’on t’embrasse. J’ai besoin de cela maintenant.


Source : theinsider.ua

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