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/Interview par téléphone du photographe ukrainien Igor Gaïdaï, réalisée le samedi 5 avril 2014 pour Chroniques Ukrainiennes/
/Par Mariana Prokopiuk/

/Les photos sont la propriété de l’auteur et ne peuvent être réutilisés sans son autorisation préalable. *Cliquez sur les photos pour les agrandir/

Photo © Igor GAÏDAÏ. Visages de la Liberté. Maïdan.

Photo © Igor GAÏDAÏ. Visages de la Liberté. Maïdan.

– Parlez un peu de vous et de votre expérience professionnelle.

Je suis photographe professionnel depuis toujours. J’ai travaillé pour des agences de publicité pendant 15 ans en tant que photographe indépendant. Mais depuis 11 ans je m’occupe de mes propres projets. Comment ça se passe ? Je choisis une idée qui m’est proche. Cela ressemble en quelque sorte au journalisme. Je prends un sujet et je l’explore pendant plusieurs années. Je reste un photographe libre, je commence et termine le projet quand je le sens abouti. C’est un avantage énorme malgré le fait qu’à chaque fois je dois chercher des financements pour mes projets. Mais je fais ce que je veux et comme je le veux. Je pense qu’une fois avoir goûté à cette liberté, je ne voudrai plus jamais changer de mode de travail.

Au centre de mes projets se trouvent les gens, la société ukrainienne. Bien que j’aie un projet qui s’appelle « Le cosmos du pain ukrainien ».

– Quelles sont vos principales sources d’inspiration pour vos projets ?

Avant tout, ce qui m’inspire, ce sont des idées. Les gens m’intéressent par-dessus tout si je les prends en photo. Je m’intéresse beaucoup aux « lois » de la société, au fonctionnement des relations humaines.

Mon premier grand projet le plus connu c’est le projet « Les Ukrainiens. Le début du troisième millénaire. » L’idée est simple : en utilisant le même appareil photo, le même fond et le même éclairage, j’ai pris en photo de différentes personnes pendant 6 ans. Je voulais fixer dans la mémoire collective des ukrainiens. Si j’habitais en France, j’aurais pris en photos des français. Mon but consistait à faire une galerie d’or des ukrainiens du début du troisième millénaire. Étant un photographe documentaire et citoyen avant tout, je voulais contribuer à l’ « écriture » de l’histoire de la nation à travers la photo.

Le projet a commencé en 1996 ou 1997 et s’est terminé en 2003 avec la sortie d’un livre que nous avons publié ensemble avec ma femme. Donc, ce projet s’est passé au carrefour du nouveau siècle et du nouveau millénaire. C’était très intéressant pour moi. Même aujourd’hui je retourne souvent à ces photos, je les regarde, de plus nous avons un livre qui est toujours en vente. En regardant ces photos, je réalise le passage du temps, le changement des gens, ces enfants qui sont déjà devenus grands, se sont mariés… Cela fait 11 ans depuis la publication de ce livre.

C’est amusant de voir comment la photographie peut être un outil d’observation de la vie, une sorte de machine à remonter dans le temps.

Le but pour moi était de trouver des gens différents d’après leur profession, statut social, âge, lieu de résidence etc.… À la fin j’ai choisi 137 portraits individuels, doubles ou même avec des familles entières.

Pour moi ce projet n’était pas « officiel » du point de vue de l’art, puisqu’il n’était pas innovant. Il existe déjà des projets similaires partout dans le monde malgré les techniques utilisées différentes. Ayant déjà publié le livre, un photographe tchèque m’a appris qu’il y avait un livre avec l’idée similaire qui s’appelle « Un homme tchèque » (Český člověk). C’est une série de photos documentaires, des portraits de Tchèques depuis 1982.

Plus de photos de cette série sur le site d’Igor Gaïdaï

Il y a d’autres projets que je fais en parallèle. Mais ils sont tous axés longue durée. Par exemple, j’ai un autre projet qui s’appelle « Familles de l’Ukraine ».

Photo © Igor GAÏDAÏ. "Familles de l'Ukraine"

Photo © Igor GAÏDAÏ. « Familles de l’Ukraine »

Plus de photos de cette série sur le site d’Igor Gaïdaï

Cela fait un an à peu près que je ne m’en suis pas occupé. J’ai beaucoup photographié pour ce projet en voyageant à travers toute Ukraine pour faire un autre projet en parallèle « Razom.ua » (ensemble.ua)

Photo © Igor GAÏDAÏ. RAZOM.UA

Photo © Igor GAÏDAÏ. RAZOM.UA

Plus de photos de cette série sur le site d’Igor Gaïdaï

Je trouvais des familles qui avaient au moins quatre générations ou bien se démarquaient des autres familles, par exemple des familles où il y avait beaucoup d’enfants. Ce projet n’a pas de date butoir, mais il finirait sans doute par un livre publié.

– Si on parlait de votre dernier projet « Visages de Liberté. Maïdan », aviez-vous un but concret pour ce projet ?

Ce projet diffère complètement du reste de mes projets. Toutes mes idées apparaissent au cours de ma vie. C’est comme si elles me poursuivaient. Parfois je reviens à mes idées plusieurs fois dans l’année, parfois j’y réfléchis seulement, parfois je commence à les réaliser activement.

Ce dernier projet, « Faces of Freedom. Maidan » en anglais, est différent. Premièrement, car Maïdan a commencé soudainement. La vie a décidé à ma place.

Tous mes projets sont des observations avant tout. J’ai senti dès le début la nécessité de documenter ce mouvement contestataire car ce Maïdan n’était pas comme celui de 2004 (ndt. Révolution orange en Ukraine) qui était tout aussi important malgré la déception du peuple plus tard. À mon avis, Maïdan 2004 a préparé Maïdan actuel qui était décisif. Je n’ai pas hésité une seconde, j’avais envie de fixer ces gens réunis par une idée commune l’un avec l’autre et avec moi avant tout en tant que citoyen. Cette idée commune c’était la liberté et la dignité humaine.

– Donc, vous vous sentiez plutôt citoyen dans ce projet, ou bien photographe ?

Au début, je me sentais plutôt citoyen ordinaire. Ce Maïdan était très long, le gouvernement ne réagissait pas aux demandes du peuple, faisait la pression sur lui… Pour moi c’était une psychothérapie, car en photographiant ça me permettait de me distraire un peu des discussions sur le gouvernement incompétent et inapte. En fait, oui, je me sentais plutôt citoyen avec une position active, on peut même dire que j’ai été politiquement engagé.

D’ailleurs, je me tenais toujours du même côté des barricades. On m’a déjà posé des questions pourquoi un tant qu’un photographe documentaliste j’avais jamais pris de photos d’Antimaidan, ou des forces spéciales. Je répondais que j’étais là où se trouvaient les gens aux mêmes convictions que moi, on peut même dire que j’ai photographié mes « frères ». Ce Maïdan était Maïdan de la dignité avant tout.

– Comment avez-vous choisi vos personnages ? Les avez-vous arrêtés dans la rue ? De plus, n’avaient-ils pas peur d’être pris en photos surtout après l’aggravation de la situation à Maïdan ?

Ca se passait naturellement. Je les ai choisis en observant les gens sur Maïdan, d’après mes ressentis intérieurs ou la sympathie. Ils n’avaient aucune peur d’être pris en photos même quand c’était devenu dangereux. A chaque fois je demandais une autorisation orale de pouvoir utiliser cette photo, je prenais l’email de contact de la personne photographiée afin de lui envoyer la photo. Après les événements rue Groushevskogo je disais même aux personnes qu’elles pouvaient rester en masques ou cagoules afin de ne pas les mettre en danger, je ne voulais même pas prendre leurs coordonnées. Mais ces gens enlevaient leurs masques tout seuls en disant qu’ils ne voulaient pas avoir peur. Selon eux, il n’y avait que trois issues possibles à tout ça : prison, mort ou victoire. Sans aucun doute, ils choisissaient tous la victoire.

– Quand avez-vous fait votre première et votre dernière photo ?  Ce projet a-t-il existé dès le début du mouvement jusqu’à la fin ?

Oui, j’ai photographié presque tous les jours depuis le début de Maïdan. Je n’ai presque jamais photographié le dimanche, lors du rassemblement (victhè). Premièrement, car à Maïdan il y avait une grande quantité de gens, beaucoup d’entre eux n’étaient pas très engagés dans le mouvement. Pour certains c’était une fête. Deuxièmement, il était plus difficile de travailler en termes techniques. Quand on a un million de personnes sur la place, il n’y a aucun moyen de travailler.

J’aimais surtout venir dans la semaine. On pouvait rencontrer de vrais « maidanivtsi » (ndt. les gens qui vivaient à Maïdan), qui sacrifiaient tout leur temps et toute leur vie pour Maïdan.

– Combien de photos compte ce projet et combien de photos ont été choisies pour l’exposition dans le cadre du festival Docudays à Kyiv ?

Pour l’exposition nous avons choisi une vingtaine de photos. En tout, ce projet a plus de 200 photos. J’ai une idée de faire un livre avec une centaine de photos. Je ne peux être un expert indépendant pour choisir ces photos puisque je connais chaque mon personnage maintenant et j’ai du mal à « rejeter » telle ou autre photo.

Chaque photo a son degré d’intensité. Il n’y avait aucune mise en scène, le fond de la photo était vivant. Je discutais avec mes personnages avant et après la photo, mais le processus de photographie était rapide. L’essentiel était de montrer cette atmosphère de Maïdan.

Cependant, ce sont des portraits ordinaires. Pourtant, en regardant les réactions des gens à l’exposition dans le cadre du festival Docudays, je pense que ce projet est assez réussi, car au cœur de toutes ces photos se trouvent des émotions vivantes. Je ne sais pas, je me demande quand même si elles peuvent être intéressantes et avoir un impact sur ceux qui n’ont jamais été à Maïdan. Pour moi elles le sont en tant que participant à toutes ces manifestations.

– Vous avez dit que vous connaissiez chaque personnage de vos photos. Avez-vous l’intention d’écrire une petite description pour chaque photo, sa petite histoire ?

Tout à fait. Je compte écrire mes propres textes, mais aussi utiliser ceux de Zhadan, d’Androukhovitch (ndt. écrivains ukrainiens). Ce seront des textes émotionnels et descriptifs pour expliquer ce que c’était Maïdan.

Je suis photographe qui travaille par projet. Chaque projet se termine par une exposition de photos et un livre ou un catalogue imprimé. D’habitude, bien avant la fin du projet j’ai déjà des idées sur le format du livre, sa couleur, sa taille.

Au début je ne comptais pas faire de livre pour le projet « Visages de la Liberté. Maïdan ». J’ai eu cette idée récemment quand j’ai dû choisir une vingtaine de photos à imprimer pour l’exposition. Une centaine de photos ont été projetées. J’ai pensé que deux cents photos ça faisait trop et vingt photos, bien trop peu. J’ai donc eu l’idée de choisir une centaine de photos pour en faire un livre. Mettre toutes les photos ça aurait été trop, une personne qui n’a jamais été à Maïdan, n’aurait pas eu les forces d’aller jusqu’au bout. Je ne parle pas bien sûr de ceux qui ont participé à Maïdan, car ils auraient pu regarder trois cents photos.

Actuellement je cherche des financements. Je pense que la publication de ce livre sera importante pour l’histoire de L’Ukraine, mais aussi pour la communauté internationale pour leur expliquer à travers ses photos ce qui s’est passé.

J’ai l’impression qu’en Europe on ne comprend pas très bien ce qui s’est passé et les raisons de cette vraie révolte. Sans le contexte, il ne faut pas leur montrer les photos ou les vidéos.

L’Ukraine c’est un pays postsoviétique où tous les postes clés étaient occupés par des soviétiques déguisés ou bien des criminels. Ils ont toujours collaboré avec des criminels jusqu’à ce que ces derniers deviennent dominants. En vingt ans ces gens ont envahi l’Ukraine. La justice, le tribunal, le parquet général étaient tous leurs outils.

Un ami allemand m’a dit qu’il pouvait encore comprendre la révolte des gens, mais trouvait injuste le fait que des manifestants jetaient des cocktails Molotov sur des policiers. À la demande de me donner un conseil dans le cas pareil, mon ami allemand ma répondu qu’il fallait s’adresser au tribunal. J’ai bien ri. J’ai compris que ce cas illustrait bien le contexte de l’incompréhension en Europe de nos manifestations. En Europe les gens peuvent profiter de la justice et des principes infaillibles.

On m’avait aussi reproché le fait que Maïdan pacifique s’était transformé en Maïdan non-pacifique en mettant en exemple la lutte pacifique et le principe de non-violence de Gandhi. J’étais obligé de rétorquer que Gandhi avait gagné en s’appuyant sur le système judiciaire britannique. Par ce biais il était possible de gagner la confrontation. Notre réalité était tout à fait différente. En se trouvant dans le pays régi par des bandits, on ne pouvait pas s’adresser aux bandits. Il est très important d’expliquer tout ça aux personnes qui ne connaissent pas la vraie situation. Actuellement, nos seuls satellites ce sont des européens et des américains.

Le pays est dans une situation politique et économique difficile, accentuée par l’ingérence de Russie qui a profité de la faiblesse du pays et a planté un couteau dans le dos. Le seul espoir de sortir de cette situation compliquée repose avant tout sur nous-mêmes, citoyens de l’Ukraine, qui devons lutter, mais aussi sur la communauté internationale qui peut nous soutenir.


À propos du photographe Igor Gaïdaï

Igor GAÏDAÏ

Igor GAÏDAÏ

Né à Kharkiv, il vit à Kyiv depuis 1967. Diplômé de l’Institut du théâtre Karpenko-Karyy, spécialité « cameraman ».

Mémoire de fin d’études : film « Dragon » avec Nicholas Grin’ko en rôle clé, en collaboration avec le réalisateur grec Antonis Papadopoulos basé sur un roman de Ray Bradbury. Ce film a remporté le prix du meilleur réalisateur au festival Molodist de Kyiv en 1984 et a été présenté à de nombreux festivals internationaux.

Il était aussi membre d’un groupe d’initiative de la création de l’Union des Artistes de photos de l’Ukraine.

Il a travaillé en tant que chargé de cours au département Cinéma à l’Institut du théâtre  Karpenko Karyy à Kyiv (cours d’éclairage en cinéma), plus tard comme photographe au studio de Dovjenko.

En 1990 il devient co-fondateur et co-propriétaire du premier studio de photographie publicitaire de l’Ukraine « Studio 16″, en 1995 – fondateur et directeur artistique de «  GAÏDAÏ STUDIO ».

En 2004 il a fondé une galerie de photos « CAMERA » où l’on peut voir des expositions des photographes ukrainiens et internationaux.

L’auteur de 3 livres de photos : « Les Ukrainiens. Début du troisième millénaire » (1996-2003), « 9 mois + 3 jours » (2006-2008), « RAZOM.UA » (2004-2011).

Au cours des événements récents en Ukraine, il a réalisé une série de portraits de manifestants à Maïdan «  Faces of Freedom. Maidan. » (Visages de la Liberté. Maïdan)

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