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/Par Andrei Kourkov, écrivain ukrainien de langue russe/
/Article paru le 21 mars 2014 sur tsn.ua/

/Traduit par Claire Vilpoux/

Manifestant lors du vitchè (rassemblement), dimanche 30 mars 2014. Sur la pancarte : Poutine est un vampire. Arrête de sucer le sang du peuple de Crimée, et des Républiques de Russie (Russie, Tatarstan)

Manifestant lors du vitchè (rassemblement), dimanche 30 mars 2014.
Sur la pancarte : Poutine est un vampire. Arrête de sucer le sang du peuple de Crimée, et des Républiques de Russie (Russie, Tatarstan)

« Le nouveau gouvernement va annoncer un retour virtuel du président « légitime », Ianoukovitch, qui signera via Skype depuis Moscou un nouveau traité d’amitié et de coopération avec la Fédération de Russie, dans lequel il demandera de considérer la Crimée comme un don ».

Hier matin, à Paris lors d’une interview, une journaliste m’a demandé : « De quoi rêve maintenant Poutine ? Réalise-t-il son « rêve ukrainien » ? ».

J’ai répondu ceci : Poutine ne rêve pas, il planifie tout en vérifiant à chaque fois la réaction de la dite communauté internationale, et il continue à mettre en œuvre sa planification étape par étape.

Depuis que tous les sujets de la Fédération de Russie ont reconnu l’annexion de la Crimée comme légitime, et depuis que la Syrie a présenté son soutien dans cette affaire, au même titre que la Corée du Nord et plusieurs pays de ce type, le problème principal pour Poutine reste la non-reconnaissance du rattachement de la Crimée à la Russie par le monde civilisé.

À partir du moment où la Crimée reste sans statut légal (pour le monde civilisé), il n’y aura aucun investissement à l’exception de la Russie, de la Corée du Nord et de la Syrie.

Ce territoire se fond dans l’ombre de Moscou. Cela n’apportera aucune allégresse particulière à Moscou. En général, on est fier de porter des diamants, mais dès lors qu’ils sont volés, on les cache et on les contemple dans une pièce toute sombre dont, seul, on a l’accès. La tâche de Poutine aujourd’hui consiste à rechercher les façons de faire reconnaître l’annexion de la Crimée par l’Europe et les États-Unis.

Il existe une seule façon de résoudre ce problème : organiser une guerre civile en Ukraine et une marche vers Kyïv avec des militants pro-russes naturellement armés, et avec des activistes qui seront aux côtés de leurs homologues russes. Quand ils auront atteint Kyïv, cette armée devra changer le Cabinet des ministres et remplacer le président par intérim par d’autres individus qui occuperont leurs postes de façon illégitime, élire entre eux des représentants du «peuple ukrainien». Parmi ceux qui seront susceptibles de participer à ce nouveau gouvernement il y a ceux qui appartenaient au clan financier du gouvernement de l’ancien premier ministre Azarov et qui ont pris la fuite avec Ianoukovitch, et ceux qui ont été les ex-dirigeants du Parti des régions, mais qui sont absents du parlement.

Le nouveau gouvernement annoncera un retour, non pas réel mais virtuel, du président « légitime » Ianoukovitch, lequel signera sur Skype depuis Moscou un nouveau traité d’amitié et de coopération avec la Fédération de Russie. Ce traité soulignera la satisfaction des dirigeants ukrainiens quant au retour de « la Crimée russe native » dans le sein de sa «mère», et exigera que la Crimée soit considérée comme un don de la part de la Fédération de Russie pour le soin long et patient de l’Ukraine malade et pour le soutien économique et moral constant du gouvernement ukrainien. Cet événement peut donc être considéré comme un signe de réhabilitation d’une justice historiquement ancrée.

Poutine ne rêve pas, il planifie tout en vérifiant à chaque fois la réaction de la dite communauté internationale, et il continue à mettre en œuvre sa planification étape par étape.Que se passera-t-il plus tard ? Je pense que la situation est facile à imaginer. Angela Merkel, François Hollande et bien d’autres seront soulagés, tout le monde récupérera rapidement et sans douleur les relations économiques et financières avec la Russie de Poutine.

Ils diront : « Eh bien c’est tout, ils se sont juste disputés. Vous savez bien comment c’est avec eux, chez les Slaves, cela arrive fréquemment. Et maintenant ils sont réconciliés, ils ont tout accepté et même oublié qu’ils se disputaient pour des bagatelles, comme la Crimée. »

Il est vrai, dans tous les cas que la Russie maintiendra ses bases militaires dans la région de  Kherson pour contrôler la qualité de l’eau envoyée du continent ukrainien vers la « Crimée russe », pour éviter, par la grâce de Dieu, qu’aucun « banderovets » (ndt. un nationaliste) sauvage n’y verse quelques litres de cyanure. Afin de soutenir ces troupes moralement et financièrement, d’autres régions – Zaporijjia , Dnipropetrovsk , Donetsk et Lougansk iront se blottir également d’ici un certain temps sous l’aile russe.

Alors Moscou sera tranquille parce que sinon les trains de ravitaillement pour l’armée russe ne seront plus susceptibles d’être déraillés par des « Banderovtsy » indisciplinés ou par d’autres criminels, qui, on ne sait pourquoi, n’aiment pas la Russie et ceux pour qui les médias russes n’ont pas encore inventé de nom suffisamment terrible et consensuel.

Vous savez bien maintenant ce que devra faire Poutine et le peuple russe qui le soutient à toute épreuve pour un « retour à la justice historique », autrement dit un retour à l’Union soviétique.

Je pense qu’un tel plan existait et existe toujours. Mais, à en juger la situation, il sera difficile à Poutine de le réaliser de manière générale et de le réaliser rapidement. Dans la région de Kherson, ainsi que dans les régions de Zaporijjia, de Dnipropetrovsk, de Donetsk et de Lougansk, il n’y a pas de bases militaires de la flotte russe de la Mer Noire. Dieu merci, il n’y a pas non plus ces bases à Odessa. Autrement dit, les manœuvres de la Flotte russe de la mer Noire, comme méthode d’occupation, ne passeront pas.

Certes, les troupes ukrainiennes ont reçu l’ordre de tirer en réponse à la provocation. Mais Poutine ne s’apprêtait pas à faire entrer ses troupes. L’expression « guerre civile » n’est pas envisagée comme telle par l’armée russe qui ne retient pas « civile », pourtant, pour Poutine, ce qualificatif reste très important. Le fief de Poutine en Ukraine ne concerne pas seulement l’Oplot de Kharkov (ndt. un club de combat dont les membres ensemble avec des titoushkis ont participé souvent à la dispersion des manifestants pro-maïdan), mais beaucoup d’autres groupes organisés et non-organisés, à savoir des militants pro-russes, que le Service de défense d’Ukraine (SBU) n’a presque jamais vu ni remarqué.

Parfois, il me semble que le SBU est inexistant. Mais c’était avant. Aujourd’hui la situation a changé. Il s‘agit d’une question de survie de l’État. Il ne faut pas s’étonner si après avoir entendu à la radio un message codé du type « Sur toute l’Espagne le ciel est sans nuage » (ndt : certaines sources affirment qu’il s’agit d’un mot de passe pour commencer la guerre civile en Espagne en 1936), vous verrez les « patriotes » russes armés de Kalachnikov sortir des buissons du sud-est ukrainien. Pour que cela n’arrive pas, l’armée ukrainienne bouge vers ces régions. Et par ces temps, toute critique du président par intérim ou du gouvernement, qu’elle vienne de Grytsenko (ndt : l’ancien ministre de la défense, parti « Batkivchtchyna » de Y.Timochenko) ou Doniy (ndt : député de la Rada, l’ancienne opposition), me surprend fortement.


Source : tsn.ua

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