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/Par Kateryna Babkina, écrivain et poétesse/ 
/Article paru sur life.pravda.com.ua le 23 septembre 2015/
/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Kateryna Babkina. Source de la photo : life.pravda.com.ua

Kateryna Babkina. Source de la photo : life.pravda.com.ua

Il y a six ans j’ai été invitée à rejoindre un festival poétique à Tchernivtsi. Même si j’étais arrivée à la compréhension qu’être écrivain constituait un métier à part entière, et que faire des tournées avec des copains poètes étaient amusant mais ne me suffisait plus, je n’ai pas pu refuser. Je n’ai pas pu refuser par un sentiment de compassion professionnelle, car là se trouvait l’idée de comment faire.

Le festival à Tchernivtsi s’appelait Meridian Czernowitz. Six mois avant le début, il avait un programme complet, des salles réservées… Il avait aussi l’essentiel : une stratégie de développement pour les cinq prochaines années.

Il n’y avait pas de populisme. Il n’y avait pas non plus cette envie de dépenser l’argent des sponsors au hasard, il n’y avait d’ailleurs pas de gros sponsors ou de salles chères, ou encore de partenaires trop criards…

Les participants, les traducteurs, les invités, les artistes, les DJ recevaient des honoraires corrects et réalistes. A l’époque, le projet le plus cher était, en partie, réalisé en partenariat : un spectacle son et lumière qui reconstituait l’ancienne synagogue, une forme de spectacle qui n’est arrivée que quelques temps plus tard avec le Printemps Français ou le Gogolfest.

De plus, le festival était très local, propre à Tchernivtsi. Ce projet ne travaillait pas avec une Ukraine utopique (grande et poétique), mais avec l’arrière-plan de la ville : Paul Celan, Rose Auslander, l’interférence des cultures allemande, ukrainienne et israélite.

Cimetière juif de Tchernivtsi. Source de la photo : life.pravda.com.ua

Cimetière juif de Tchernivtsi. Source de la photo : life.pravda.com.ua

À cette époque, je me souviens, Sviatoslav Pomerantsev, le président du festival, fumait des cigares et parlait de la mission : faire revenir Tchernivtsi sur la carte culturelle de l’Europe.

J’entendais ces propos assez souvent lorsque j’ai rejoint l’équipe du festival. J’ai même articulé cette mission lors des conférences de presse devant trois caméras et une dizaine de journalistes au regard sceptique. En me tenant entre Sviatoslav Pomerantsev et Yuriy Androukhovytch (ndt. auteur de “Douze Cercles”, éd. Noir sur Blanc), je parlais de l’élargissement des coopérations : nous ferions venir des poètes et des artistes de très haut niveau, d’Allemagne, d’Autriche, d’Israël, des USA, la géographie s’agrandirait et Tchernivtsi ferait son retour sur la carte culturelle de l’Europe.

Ensuite, le reste de l’Ukraine suivrait, notre pays ferait son grand retour sur le devant de la scène. L’Ukraine y est bien sûr, mais cette fois son image serait positive… Croyais-je à l’époque ce que je disais ? Probablement non.

Cette année j’ai rejoint la sixième édition du festival, et la première après l’achèvement de la stratégie quinquennale. Je participe en tant qu’auteur et interprète, et parfois j’exprime quelques idées en matière de conceptualisation. Pour le reste l’inspiration de l’équipe professionnelle en place ne manque pas.

J’ai assisté aux récitals dans la cour de l’ancienne maison de Paul Celan, près de celle de Rosa Auslander, j’ai lu des traductions tirées de l’hébreu dans la salle de la synagogue de Tchernivtsi et des poèmes sous le dôme de l’ancienne synagogue au cimetière israélite.

Salle de la synagogue de Tchernivtsi. Source de la photo : life.pravda.com.ua

Salle de la synagogue de Tchernivtsi. Source de la photo : life.pravda.com.ua

Je me suis aussi tenue sur la scène du Théâtre de drame, et j’y ai vu toute la ville. Il y a aussi eu des interviews, des interventions pour des chaînes, des journaux allemands, canadiens, autrichiens, américains… Joseph Zissels (ndt. vice-président du Congrès Juif Mondial) nous a également fait visiter le musée israélite de Tchernivtsi. J’ai encore montré à une professeur de Varsovie à quel point la salle dite de Marbre de l’Université de Tchernivtsi ressemblait au Сafé Central à Vienne. J’ai enfin dû consoler un ami tchèque qui pour des raisons professionnelles rate le festival pour la deuxième fois. Et rien ne me surprenait plus.

Il se trouve que le pack “Tchernivtsi et son passé culturel ukrainien, juif, allemand + la poésie contemporaine ukrainienne et mondiale” intéresse l’Europe, mais aussi il intéresse la Colombie, les USA, l’Israël, le Brésil, le Canada : c’est avec ces pays représentés par des auteurs, interprètes, institutions culturelles, que les partenariats sont développés.

Un jour, par hasard, (quelque part en Roumanie) tu croises un réalisateur des documentaires (de New-York), et lui, il te parle : “oh, mais tu viens d’Ukraine ? Tu connais Tchernivtsi ? le festival de poésie, tu connais ? J’ai vu un documentaire sur le festival d’un journaliste britannique!”

Aujourd’hui, Meridian Czernowitz c’est aussi une maison d’édition, une agence d’événements culturels, un bureau international de contacts dans le domaine de la littérature. Si l’État ukrainien hésite de financer le stand ukrainien au Salon du Livre à Frankfort, Méridian Czernowitz y assure la présence des meilleurs auteurs ukrainiens qui participeront aux discussions et aux débats… et ce n’est qu’un exemple.

Donc cette année, je me suis promenée à Tchernivtsi. J’ai croisé la représentante de la fondation canadienne “Rencontre ukrainienne-israélite” (la coopération de la fondation avec Hromadske radio avec le musée israélite de Tchernivtsi a été lancée grâce à Meridian Czernowitz), ensuite je lui ai présenté un poète brésilien (participant du festival) qui connaît une auteure d’origine juive qui écrit en portugais et qui pourrait être traduite en ukrainien. Ils se sont entendus sur les termes de la coopération. Ensuite, tous ensemble nous avons pris un café avec un membre de la rédaction de Frakfurter Allgemaine Zeitung. Puis, j’ai fait visiter le Paul Cellan Literaturcentrum (un centre multimédia apparu grâce à Meridian Czernowitz) à un journaliste polonais de Newsweek venu faire un reportage sur la présentation du nouvel album de Y. Androukhovytch et du groupe Karbido.

En attendant une journaliste de la rédaction russe de “Radio Svoboda”, je décroche mon téléphone, c’est Sviatoslav Pomerantsev : “Salut, tu es loin ?”

Je pense à cet atlas culturel de l’Europe, bien sûr, mais après je repense au Brésil et à l’Israël, et enfin je lui réponds “je suis quelque part sur la carte culturelle du monde. À Tchernivtsi”.


Source : life.pravda.com.ua

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