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/Par Volodymyr Viatrovych, historien ukrainien, écrivain, chercheur en histoire du mouvement de libération, activiste social/
/Article paru le 21 mars 2014 sur Dzerkalo tyzhnia/

/Traduit par Oksana Kantaruk Pierre/

Faucille et marteau

Une fois que l’euphorie de l’obtention de l’indépendance de l’Ukraine fut passée en 1991, il est devenu évident que les ukrainiens avaient beaucoup de problèmes difficiles à affronter. Comme dans les autres pays postcoloniaux, on ressentait le manque de responsabilité de la part des élites politiques capables de mener des réformes, le manque de culture politique bien développée, le manque de volonté de la société civile de prendre sa place au sein de la vie politique et sociale. Les problèmes de l’État ne se limitaient pas à son statut postcolonial passé. L’héritage d’un régime totalitaire empêche toujours la construction d’un État démocratique.

L’Ukraine a eu presque le même parcours que les pays postcommunistes de l’Europe Centrale et l’Europe de l’Est. Avec une seule différence : le totalitarisme est arrivé en Ukraine quelques décennies plus tôt, vingt ans avant la Seconde guerre mondiale. Les communistes ont eu plus de temps pour réaliser leur politique. Ces premières années ont été utilisées comme années de l’expérimentation du pouvoir des bolcheviks, quand ils travaillaient leurs techniques de l’usurpation du pouvoir et de l’établissement des régimes totalitaires qui étaient, par la suite, après 1939, utilisées en Ukraine de l’Ouest, en Biélorussie, dans les pays Baltes et, à partir de 1945, dans les pays de l’Europe Central et de l’Europe de l’Est.

Pendant la Seconde guerre mondiale, l’Ukraine est devenue le centre de la confrontation de deux régimes totalitaires : le régime communiste soviétique et le régime nazi allemand. Timothy Snyder, a appelé l’Ukraine de cette époque « bloodlands ». Le résultat de la confrontation de deux systèmes s’élève à 7.5 millions de victimes de la population civile. Le rétablissement du régime soviétique s’est transformé en campagne de l’étouffement du mouvement de libération de l’Ukraine qui s’était développé dans l’Ouest du pays. Après la mort de Joseph Staline, l’étendue des répressions était moindre, même plus que ça : à partir de 1956 un certain nombre des condamnés pendant des années de terreur a été gracié. Jusqu’à cette époque-là, plus de 10 millions d’ukrainiens sont devenus victimes du régime. Mais les répressions politiques n’ont pas cessé pour autant. Les personnes qui combattaient pour la démocratie, la culture ukrainienne ou le droit de l’auto-détermination garanti par la constitution soviétique se retrouvaient sous le feu. Les vagues d’arrestations de dissidents ont eu lieu en 1966 et en 1972. Bien sûr, ces répressions ne sont pas comparables à celles des années 1930-1950 avec des millions de déportés et d’arrêtés, mais elles servaient à maintenir le sentiment de la peur dans la société. D’abord parce que les souvenirs des répressions staliniennes étaient encore très récents, mais aussi parce que parmi les dissidents il y avait beaucoup de personnalités connues. Des répressions préventives ont continué. Les derniers détenus politiques sont sortis des prisons à la fin de 1988.

Le débat sur les périodes du totalitarisme en Ukraine est mené au sein de la communauté académique : 70 ans de communisme ou la période de 1930 à 1950 quand le régime a mené des répressions politiques de masse. Même si nous acceptons les arguments qu’après Staline le régime est devenu autoritaire, il est important de dire qu’aucune politique d’annulation de cet héritage totalitaire n’a été menée. Bien au contraire, les souvenirs des années de terreur continuaient à vivre et servaient d’instrument de contrôle de la société. Il n’était plus nécessaire de mener des vagues d’arrestations, arrêter un dissident actif suffisait pour calmer les esprits. L’héritage totalitaire n’a pas disparu, il a été préservé, continuant à influencer le développement de la société durant toute la période soviétique de l’histoire de l’Ukraine et même après l’obtention de l’indépendance.

Au-delà des changements ethnoculturels, que l’Ukraine a connu durant les années soviétiques (russification, les changements ethniques de la population), il y a eu une déformation de la structure de la société : la classe moyenne, le fondement d’une société, a quasiment disparu, l’élite nationale qui devrait diriger, s’est affaiblie. Aujourd’hui, nous pouvons déceler les manifestations de cette déformation au niveau sociétal : dans les relations pouvoir-citoyen ; au niveau personnel quand nous affrontons le manque d’initiative individuelle et les attentes surélevées auprès du pouvoir (le paternalisme). La combinaison de ces facteurs se transforme en attente « d’un bras fort » capable de mettre de l’ordre mais ce qui a provoqué la croissance des tendances autoritaires. Les restes du passé totalitaire favorisent le renfoncement de ces tendances : la société a du mal à expliquer le rôle de la décentralisation (l’administration de la région n’est pas une filiale du gouvernement de Kyïv), la police est perçue comme un organe punitif, et non contrôlé par les citoyens ; les ONG ainsi que leur place dans les relations dans la société ne sont pas comprises et définies.

Les mêmes problèmes ont été affrontés dans d’autres pays postcommunistes, après le rétablissement de leur indépendance, à la fin de années 1980-1990. Mais la profondeur des problèmes y a été moindre: la période totalitaire a été moins longue. Et c’est aussi cette « différence d’âge » a joué son rôle dans la renaissance fin 1980. A cette époque, en Ukraine, il y avait très peu de gens nés avant l’époque de communisme et surtout dans la politique. En revanche, dans les pays de l’Europe Centrale et l’Europe de l’Est, ils étaient nombreux et ont été dans l’opposition au régime, ont su la diriger et même devenir leaders des États. Après la chute du communisme, l’Europe de l’Est a commencé une politique pour surmonter leur passé totalitaire en utilisant, entre autres, l’exemple efficace de dénazification de l’Allemagne d’après-guerre.

L’ouverture des archives de la police secrète contenant les informations sur le fonctionnement du régime, sur les moyens du contrôle de la société et sur l’élimination des dissidents faisait partie des éléments-clés de cette politique. En 2000, les recommandations du Conseil de l’Europe indiquaient qu’il était indispensable de rendre public ces archives pour empêcher le retour des idéologies qui avaient donné lieu aux violations massives des Droits de l’Homme au XXème siècle.

Pour cela, les lois sur l’utilisation des documents jusque-là secrets ont été votées. Certains pays ont connu la lustration : les personnes ayant collaboré avec les organes de sécurité ont dû quitter les institutions dirigeantes. En plus des sanctions individuelles envers des membres des anciens pouvoirs, les parlements des pays de l’Europe Centrale et de l’Europe de l’Est ont voté des lois qui condamnaient les régimes totalitaires au niveau juridique. Ces décisions installaient une distinction nette entre les nouveaux États et leurs prédécesseurs peu démocratiques.

Une attention particulièrement grande a été apportée aux programmes éducatifs sur les crimes totalitaires. On a créé des expositions, des musées ; on publiait des livres. Dans de nombreux pays de la région, des institutions comme des instituts de mémoire nationale ont été créées. Un travail dynamique de vingt ans a assuré une réflexion scientifique sur le passé compliqué mais aussi la formation d’un système immunitaire social.

Cependant ces tendances ne caractérisent pas tous les pays postcommunistes. Nombreux sont les pays qui n’ont pas fini de surmonter les restes du passé totalitaire. Il y en a qui n’ont même pas commencé. Une tendance peut être observée : plus les processus de rétablissement de la souveraineté ont été brusques dans les années 1989-1991, plus loin les pays sont allés dans leur dépassement des conséquences du régime communiste.

Aujourd’hui, les pays des Révolutions de velours ont obtenu le plus de succès dans l’éloignement des pratiques totalitaires : la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie, l’Allemagne. Les pays baltes restent derrière eux : ils ont connu un développement du mouvement de libération nationale à la fin des années 1980 mais qui était moins rapide que celui de ses voisins occidentaux. L’Ukraine se trouve tout à la fin de cette rangée : malgré l’existence du mouvement national-démocratique et la déclaration de l’indépendance en 1991, la révolution démocratique n’est pas terminée. Un grand nombre de pays postsoviétiques n’ayant pas connu de révolutions ont vu un changement cosmétique des gouvernements et restent encore très soviétisés.

Au milieu de l’année 1991, quand dans la plupart des pays de l’Europe de l’Est, les communistes n’étaient plus au pouvoir, en Ukraine la situation restait incertaine. La majorité dans le gouvernement et les administrations régionales (sauf dans l’Ukraine de l’Ouest) était communiste. La chute de leur monopole du pouvoir était conditionnée non pas par les événements à l’intérieur du pays mais plutôt par ce qui se passait à Moscou. Suite au putsch de 1991 et grâce à la pression des national-démocrates, ils ont voté l’indépendance de l’Ukraine. Même si l’indépendance est le résultat de tout le combat du mouvement de libération nationale du XX siècle, elle n’a pas été la conséquence d’une révolution. La plupart de la nomenclature communiste a commencé à gouverner l’État indépendant.

C’est pourquoi, en Ukraine, il n’y a pas eu de politique ou d’initiative tranchant avec le passé totalitaire. Très peu nombreux étaient ceux qui avaient cette envie de regarder l’histoire de l’Ukraine sous un nouvel angle, ouvrir ses pages inconnues et déformées. Principalement c’étaient ceux qui ont souffert des autorités soviétiques, qui, pour des raisons personnelles, ne pouvaient accepter le modèle soviétique de la mémoire nationale. Et dès qu’ils ont eu la possibilité d’en parler à la voix haute, ils se sont mis à accomplir cette mission éducative. Visiblement, leurs efforts n’ont pas suffi.

Au niveau de l’État, un modèle éclectique a dominé : le modèle d’un passé qui réunissait des éléments des construits soviétiques où la Seconde guerre mondiale était l’élément-clé, et les nouvelles tendances comme l’État ukrainien de 1917-1921. Ce modèle correspondait parfaitement aux représentations de l’élite politique de l’époque, qui même si elle gouvernait un État indépendant, restait mentalement « l’élève » de l’époque soviétique. Dans la pratique, la mise en œuvre du modèle n’était accomplie qu’à moitié : en septembre 1991 la décision était prise de transmettre les archives du KGB aux archives d’État, mais seulement une partie de ces archive a finalement été transmise. Les documents les plus importants de cet organe punitif et répressif sont restés sous le chef du Service de Sécurité de l’Ukraine (SBU) et du Ministère de l’Intérieur. Le débat sur la lustration a été d’actualité pendant quelques mois, entre août et septembre 1991. Après la défaite des national-démocrates pendant les élections, on n’a plus soulevé la question. De la même manière, entre 1991 et 2005 aucune initiative de surmonter le passé communiste n’a été institutionnalisée tandis que dans d’autres pays de l’Europe de l’Est cela a été fait.

Le regard sur le passé de l’Ukraine a beaucoup changé grâce aux changements d’après 2004. De nouvelles personnes sont arrivées au pouvoir, une nouvelle génération, moins rattachée au passé avec une capacité de le regarder et de l’évaluer objectivement. Et l’essentiel, le pouvoir a changé grâce aux protestations contre Leonid Koutchma qui ne cachait pas son admiration pour le passé soviétique.

En 2006, l’Institut de la Mémoire Nationale a été créé, il a obtenu le statut institutionnel. Les objectifs ainsi que le statut juridique correspondaient aux objectifs et aux statuts des institutions similaires dans les pays de l’Europe de l’Est. Perpétuer la mémoire des victimes de Holodomor (ndt. la grande famine des années 1930, reconnue comme génocide) a été l’initiative la plus importante de l’Institut : le livre de mémoire, avec les noms des victimes des 1932-1933, a été publié ; le mémorial au centre de Kyïv a été bâti. Pendant quelques années l’Institut a commencé un travail sur les noms des lieux laissés des temps du régime totalitaire : en 2007-2009, 481 monuments ont été démolis, on a changé 2754 noms des lieux. Mais le processus est resté inachevé. Il a manqué du temps pour les questions des archives du KGB. Dès janvier 2009, avec l’ordre signé par le président on a commencé une dé-classification systématique. Pour la première fois depuis des années, les historiens ont eu l’accès aux documents mettant en lumière le fonctionnement du régime totalitaire et l’étendue de la politique répressive. L’accès aux archives fermées jusqu’à cette époque a dynamisé les recherches et a initié un débat au sein de la société. Cependant la ligne décisive n’a pas été franchie : les documents n’ont pas été transmis aux archives de la mémoire nationale, le parlement n’a pas pu voter la loi qui règlementerait le travail avec des documents de ce type.

Pendant qu’en 2005-2010 l’Ukraine repensait son passé totalitaire, les tendances diamétralement opposées animaient la société russe : les archives se fermaient, les politiques annonçaient la réhabilitation du passé soviétique, Staline était considéré comme manager efficace. L’histoire est devenue un terrain de confrontation de deux États, autant que les conflits énergétiques. Les autorités russes essayaient d’imposer leur vision du passé. Le Kremlin avait le soutien de l’opposition prorusse représentée par le Parti des Régions et leur leader Viktor Ianoukovitch. Après l’élection de V.Ianoukovitch comme président en 2010, la politique humanitaire a radicalement changé, et les processus visant à surmonter l’héritage totalitaire ont été arrêtés.

Pour ne pas laisser condamner le passé soviétique en Ukraine, s’inspirant de la Russie, les accès aux archives sont devenus limités. Des chercheurs ont été intimidés. Le directeur du musée « Prison rue Lontskiy » (ndt. le musée-mémorial aux victimes des régimes totalitaires se situe à Lviv) a été arrêté : on lui incriminait la divulgation des secrets de l’État et toutes les copies des documents des archives en sa possession ont été confisquées. Olga Guinsbourg, créature du Parti Communiste, a été nommé chef des archives ukrainiennes. A plusieurs reprises, elle a publiquement déclaré que les archives ne doivent pas être entièrement ouvertes et qu’au lieu de se concentrer sur les répressions, les chercheurs devraient s’intéresser aux accomplissements soviétiques. Le président a quasiment liquidé l’Institut de la mémoire nationale. Symboliquement, un membre du Parti Communiste est devenu le nouveau président de l’Institut.

Lors d’un de ses premiers discours, au Conseil de l’Europe, le président Ianoukovitch (ndt. le président déchu) a renoncé à définir l’Holodomor comme génocide mais plutôt « comme une tragédie commune des peuples de l’Union Soviétique ». Il a reçu des applaudissements de la délégation russe pour cela. Sans discussion préalable avec les historiens et les chercheurs, Dmytro Tabatchnik, ministre de l’éducation (ndt. l’ancien ministre), a retiré des personnalités liées au mouvement national ukrainien du XX siècle ; à la place, il a repris le terme soviétique de la Grande Guerre Patriotique pour désigner la Seconde Guerre Mondiale. Au niveau de l’État, il s’agissait de fêter la victoire durant la « Grande Guerre Patriotique ».

Les événements politiques de la présidence de Ianoukovitch ont démontré que la réhabilitation de l’histoire soviétique signifie non seulement le changement de l’évaluation du passé mais conditionne également les tentatives d’utiliser les mêmes pratiques. Le retour vers les méthodes du régime qui n’a pas été condamné aux niveaux politique et juridique, était présenté à la société comme quelque chose de justifié et de nécessaire par temps de crise. La mémoire des conséquences disparaît avec les générations qui ont vécu le stalinisme. Sans une politique nationale cette mémoire ne s’accumule pas en expérience d’une société.

Le président Ianoukovitch a renforcé son autorité en violant la Constitution de l’Ukraine à plusieurs reprises. Il s’est approprié le contrôle de la justice. Les tribunaux sont devenus des instruments de représailles. Avec les leaders de l’opposition, on a emprisonné les leaders de la société civile. Ianoukovitch a affaibli le rôle du parlement en reprenant des mandats aux députés de l’opposition ; les élections locales à Kyïv étaient bloquées : la capitale ne pouvait élire son maire. Les journalistes ont reparlé de la censure. Sue une des chaînes nationales, l’émission sur l’Holodomor a été annulée. C’est encore une manifestation de la politique de Ianoukovitch. Les manifestations pacifiques étaient interdites, la police dispersait tout rassemblement ; le Service de Sécurité de l’Ukraine reprenait les pratiques du KGB en harcelant des journalistes, des étudiants, les leaders de la société civile.

La présidence de Ianoukovitch a démontré que les nouvelles institutions et traditions démocratiques en Ukraine étaient instables. Souvent elles n’étaient qu’une couverture pour l’enracinement des pratiques du passé autoritaire et totalitaire. C’est devenu encore plus évident lors des événements de fin 2013 – début 2014. Les tribunaux négligeaient impudemment les principes de la justice en actant comme des « troïka ». Les forces de l’ordre se sont associés avec les criminels et sont devenus un instrument de représailles comme à l’époque de OGPU-NKVD-KGB : les enlèvements, les agressions, les assassinats dans le style de la Tchéka (ndt. police politique de l’URSS) étaient un écho effrayant du passé totalitaire jamais franchi.

Aujourd’hui, après la chute de Ianoukovitch, il semblerait que nous avons vaincu ce passé, et il semblerait que ce soit pour toujours. Nous avions la même impression en 1991 et en 2005, mais le passé est revenu. L’histoire est un professeur cruel qui rappelle les leçons mal apprises. Le totalitarisme ne disparaît pas sans traces, il peut lever la tête et prendre sa revanche. D’autant plus qu’il peut s’appuyer sur le voisin agressif qui est sur le point de triompher. C’est le sens de la leçon ukrainienne. Les vingt-trois années de l’indépendance ont démontré que le passé totalitaire non surmonté déformait le présent en le rapprochant à ses standards monstrueux.

Ces derniers mois, plus d’une centaine de disparus, les milliers de blessés par les représentants des autorités ou des criminels-associés ont montré le prix à payer pour le retour de l’histoire. Le passé doit rester dans la mémoire non seulement des historiens-chercheurs, mais aussi des politiques qui veulent réformer le pays et le rapprocher des standards démocratiques européens. La politique de la mémoire nationale doit avoir sa place dans leurs programmes, la même que celle des changements économiques, administratifs et sociaux. La réalisation de cette politique doit commencer immédiatement. Les arguments comme « On est au bord de la guerre avec le voisin du nord, ce n’est pas à l’ordre du jour » sont inappropriés. Il s’agit de questions de sécurité nationale.


Source : gazeta.dt.ua

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